La mécanique quantique, développée au début du 20ème siècle, a profondément bouleversé notre compréhension du monde microscopique. En rupture avec les fondements de la physique classique, elle a permis d’expliquer des phénomènes jusqu’alors incompréhensibles, comme la structure des atomes, les raies spectrales ou encore la stabilité de la matière. Ses succès expérimentaux sont incontestables, mais cette théorie repose sur des concepts mathématiques et physiques radicalement nouveaux, souvent contre-intuitifs, qui continuent encore aujourd’hui de susciter interrogations et débats.
Les années 1925 à 1927 marquent un tournant décisif avec l’émergence de la mécanique quantique sous deux formes principales : la mécanique matricielle d’Heisenberg et la mécanique ondulatoire de Schrödinger. Ces approches, unifiées ensuite dans un cadre formel commun par Dirac, ont été consolidées par les travaux de Max Born, qui a introduit une interprétation probabiliste de la fonction d’onde. Ce n’est donc pas tant l’idée de quantification, déjà introduite par Planck, Einstein ou Bohr, qui a conduit à des interrogations de la part des scientifiques, mais plutôt l’abandon progressif du déterminisme en physique, remplacé par un cadre où l’évolution d’un système est gouvernée par des lois statistiques.
La mécanique quantique repose sur un ensemble de postulats fondamentaux, qui définissent comment un système est décrit, comment il évolue, et comment on en extrait des résultats expérimentaux. Parmi ces principes émergent trois notions centrales qui seront au cœur de ce chapitre : le caractère probabiliste des phénomènes quantiques, illustré notamment par la fonction d’onde et son interprétation statistique ; le principe d’indétermination formulé par Heisenberg, qui impose des limites fondamentales à la connaissance des caractéristiques d’un système (comme sa position ou sa vitesse) ; et le principe de superposition, qui affirme qu’un système peut exister simultanément dans plusieurs états jusqu’à ce qu’une mesure vienne l’actualiser. Cette dernière notion, notamment lorsqu’elle est mise en scène dans des expériences de pensée comme celle du chat de Schrödinger, mène à des paradoxes conceptuels profonds.
Enfin, une difficulté majeure de l’interprétation quantique réside dans la question de la réduction du paquet d’onde : que se passe-t-il exactement lorsqu’un système quantique est mesuré ? Comment passe-t-on d’un état probabiliste à un résultat bien défini et observable ? Ces interrogations sont au cœur des débats sur le sens profond de la mécanique quantique et sur la nature de la réalité qu’elle décrit.
Pour illustrer le scepticisme des scientifiques face à ces propositions pour le moins révolutionnaires, on va citer Hendrik Lorentz président de tous les congrès Solvay jusqu’à son décès, et en particulier donc du congrès Solvay de 1927. Lorentz prit la parole après l’intervention de Niels Bohr intitulée : « Le postulat des quanta et le nouveau développement de l’atomistique » : « Je voudrais attirer l’attention sur les difficultés qu’on rencontre dans les anciennes théories. Nous voulons nous faire une représentation des phénomènes, nous en former une image dans notre esprit. Jusqu’ici, nous avons toujours voulu former ces images au moyen des notions ordinaires de temps et d’espace. Ces notions sont peut-être innées ; en tout cas, elles se sont développées par notre expérience personnelle, par nos observations journalières. Pour moi, ces notions sont claires et j’avoue que je ne puis me faire une idée de la physique sans ces notions. L’image que je veux me former des phénomènes doit être absolument nette et définie et il me semble que nous ne pouvons-nous former une pareille image que dans ce système d’espace et de temps. Pour moi, un électron est un corpuscule qui, à un instant donné, se trouve en un point déterminé de l’espace, et si j’ai eu l’idée qu’à un moment suivant ce corpuscule se trouve ailleurs, je dois songer à sa trajectoire, qui est une ligne dans l’espace. Et si cet électron rencontre un atome et y pénètre, et qu’après plusieurs aventures il quitte cet atome, je me forge une théorie dans laquelle cet électron conserve son individualité ; c’est-à-dire que j’imagine une ligne suivant laquelle cet électron passe à travers cet atome. Il se peut, évidemment, que cette théorie soit bien difficile à développer, mais a priori cela ne me paraît pas impossible. Je me figure que, dans la nouvelle théorie, on a encore de ces électrons. Il est possible, évidemment, que dans la nouvelle théorie, bien développée, il soit nécessaire de supposer que ces électrons subissent des transformations. Je veux bien admettre que l’électron se fond en un nuage. Mais alors je chercherai à quelle occasion cette transformation se produit. Si l’on voulait m’interdire une pareille recherche en invoquant un principe, cela me gênerait beaucoup. Il me semble qu’on peut toujours espérer qu’on fera plus tard ce que nous ne pouvons pas encore faire en ce moment. Même si l’on abandonne les anciennes idées, on peut toujours conserver les anciennes dénominations. Je voudrais conserver cet idéal d’autrefois, de décrire tout ce qui se passe dans le monde par des images nettes. Je suis prêt à admettre d’autres théories, à condition qu’on puisse les traduire par des images claires et nettes ».
Cet article propose donc d’examiner les fondements de la mécanique quantique à travers ces différentes interrogations conceptuelles (caractère probabiliste, principe d’indétermination, principe de superposition, réduction du paquet d’onde). Ces interrogations nourrissent encore aujourd’hui les recherches théoriques et philosophiques sur la physique quantique.
Les postulats de la mécanique quantique
La mécanique quantique repose sur un ensemble de postulats mathématiques fondamentaux, complétés par plusieurs principes physiques qui orientent son interprétation. Ce socle théorique permet de décrire avec précision les phénomènes à l’échelle microscopique, mais il introduit également des notions radicalement nouvelles, qui rompent avec la physique classique.
Ce chapitre n’introduit pas de notion nouvelle. En rappelant les différents principes et postulats de la mécanique quantique, il permet essentiellement d’assurer une transition vers les questionnements sur la physique quantique. Ce rappel s’adresse principalement à ceux qui n’ont pas eu le courage de lire la parenthèse mathématique présentant le formalisme algébrique de la mécanique quantique.
1) Le système est décrit par un vecteur d’état dans un espace de Hilbert
La description complète d’un système quantique est donnée par un vecteur d’état ∣ψ⟩ dans un espace de Hilbert. Ce vecteur encode toutes les informations accessibles sur le système, y compris les probabilités de mesure des différentes grandeurs physiques. Dans la représentation originelle des fonctions d’onde, cela revient à manipuler une fonction d’onde ψ(x), dont le carré du module donne la densité de probabilité de trouver la particule en un point donné.
2) Le principe de superposition
Un des aspects les plus déroutants de la mécanique quantique est le principe de superposition : si un système peut exister dans deux états distincts ∣ψ1⟩ et ∣ψ2⟩, alors il peut aussi exister dans n’importe quelle combinaison linéaire de ces deux états :
∣ψ⟩=α ∣ψ1⟩ + β ∣ψ2⟩| où α et β sont des coefficients complexes.
Cette superposition est bien plus qu’une simple abstraction mathématique : elle a des conséquences physiques réelles, comme dans le célèbre paradoxe du chat de Schrödinger, qui met en scène un système simultanément « vivant » et « mort » jusqu’à l’acte de mesure. Le principe de superposition est à la base de nombreux paradoxes conceptuels, mais aussi des technologies quantiques modernes, comme l’informatique quantique.
3) Les observables sont des opérateurs hermitiens
Les grandeurs physiques (position, énergie, moment cinétique, etc.) sont représentées par des opérateurs hermitiens. Ces opérateurs ont des valeurs propres réelles, qui correspondent aux résultats possibles d’une mesure. Lorsqu’on mesure une observable sur un système dans l’état ∣ψ⟩, le résultat n’est pas prédéterminé, sauf si ∣ψ⟩ est déjà un état propre de l’opérateur considéré.
4) Le principe de quantification
L’un des premiers fondements de la physique quantique est l’idée que certaines grandeurs physiques ne peuvent prendre que des valeurs discrètes, appelées niveaux quantifiés. Ce principe est déjà présent dans les travaux de Planck (1900), Einstein (1905) et Bohr (1913), et devient central dans la mécanique quantique moderne.
Par exemple, l’énergie d’un électron dans un atome n’est pas continue, mais quantifiée : il ne peut occuper que certains niveaux d’énergie discrets. Cette quantification est une conséquence naturelle des conditions imposées aux solutions de l’équation de Schrödinger pour des systèmes confinés.
5) Le caractère probabiliste de la mesure : règle de Born
L’un des postulats centraux est que la mécanique quantique ne prédit pas les résultats exacts d’une mesure, mais les probabilités de chaque issue. Selon la règle de Born, la probabilité de trouver un système quantique dans un état donné, lors d’une mesure, est égale au carré du module de la projection de l’état du système sur l’état propre associé à la valeur mesurée. Si on décompose un vecteur d’état du système sur la base de ces vecteurs propres,
\[|\ \psi\ > \ = \ \sum_{}^{}C_{i}\ |\ \alpha_{i}\ > \ \ \]
La mesure d’une grandeur physique représentée par l’observable A, effectuée sur l’état quantique normalisé {\displaystyle |\psi (t)\rangle }/ ψ >, donne le résultat an, avec la probabilité Pn égale à |cn|2. Cette rupture avec le déterminisme de la mécanique classique introduit un élément fondamental dans la théorie en rupture avec les théories classiques.
6) Le principe d’indétermination de Heisenberg
Formulé en 1927, ce principe affirme qu’il est impossible de connaître simultanément avec une précision arbitraire certaines paires de grandeurs physiques, comme la position x et la quantité de mouvement p. Mathématiquement, on a :
\[\mathrm{\Delta}x\ \mathrm{\Delta}p \geq \ \frac{ħ}{2}\]
Ce n’est pas une limite expérimentale, mais une limite fondamentale à la nature même des objets quantiques. Ce principe reflète le fait que, dans le monde quantique, certaines propriétés n’ont pas de valeur définie tant qu’elles ne sont pas mesurées.
7) Le principe de complémentarité de Bohr
Introduit par Niels Bohr, le principe de complémentarité stipule que certains aspects d’un système quantique, comme son comportement ondulatoire ou corpusculaire, ne peuvent pas être observés simultanément, mais sont pourtant également nécessaires pour en donner une description complète.
Par exemple, une particule quantique peut présenter des interférences, comme une onde, ou être localisée, comme une particule. Les deux descriptions sont complémentaires : chacune est valide dans un certain contexte expérimental, mais aucune ne suffit à elle seule pour rendre compte de la totalité du comportement quantique.
8) L’évolution du système et la réduction du paquet d’onde
Entre deux mesures, l’état du système évolue de manière déterministe selon l’équation de Schrödinger :
\[iħ\ \frac{\partial\Psi\left( t,\overrightarrow{r} \right)}{\partial t} = – \frac{ħ^{2}}{2m}\mathrm{\Delta}\ \Psi\left( t,\overrightarrow{r} \right) + V\left( \overrightarrow{r} \right)\ \Psi\left( t,\overrightarrow{r} \right)\]
Lors d’une mesure, cette évolution est interrompue par une réduction du paquet d’onde : l’état initial ∣ψ⟩ « s’effondre » sur un état propre ∣ai⟩ de l’opérateur mesuré, avec une certaine probabilité.
Ce phénomène, souvent appelé effondrement de la fonction d’onde, reste aujourd’hui l’un des grands mystères de la mécanique quantique. Il marque une discontinuité dans l’évolution du système et soulève des questions profondes sur le rôle de l’observateur et la nature de la réalité.
9) Le principe de correspondance de Bohr
Enfin, le principe de correspondance, formulé par Bohr, établit que la mécanique quantique doit reproduire les résultats de la mécanique classique dans la limite où les effets quantiques deviennent négligeables (grands nombres quantiques, grandes échelles d’énergie, etc.). Cela garantit la cohérence de la nouvelle théorie avec les lois classiques qu’elle généralise, et permet de relier les deux mondes — classique et quantique — dans une vision unifiée de la physique.
Les postulats et principes que nous venons d’exposer forment le socle conceptuel et formel de la mécanique quantique. Leur formulation permet une description mathématiquement rigoureuse des systèmes microscopiques, et leurs prédictions sont confirmées avec une précision remarquable par l’expérience. Toutefois, il est utile de compléter cette présentation par quelques remarques essentielles.
Tout d’abord, il convient d’attirer l’attention sur un glissement conceptuel majeur par rapport aux débuts de la théorie : on ne parle plus, dans la formulation moderne des postulats, de dualité onde-corpuscule, pourtant souvent évoquée dans les premiers développements de la physique quantique. Cette dualité introduite notamment par les travaux de Louis de Broglie, faisait référence à la coexistence apparente de comportements ondulatoires (comme les interférences) et corpusculaires (comme l’impact localisé d’un électron sur un écran) chez les objets quantiques.
Aujourd’hui, cette idée est remplacée par une conception plus abstraite : les systèmes quantiques ne sont ni des ondes ni des particules, mais des entités physiques propres, décrites de façon unifiée par les vecteurs d’état. Leurs manifestations expérimentales peuvent, selon le contexte de mesure, rappeler l’un ou l’autre comportement. Cette tension apparente est précisément résolue par le principe de complémentarité énoncé par Bohr en 1927, selon lequel les descriptions corpusculaires et ondulatoires sont complémentaires mais exclusives : elles ne peuvent être observées simultanément, mais chacune est indispensable à une compréhension complète du système.
Par ailleurs, l’un des postulats souvent cités, celui de l’évolution du système dans le temps selon l’équation de Schrödinger, mérite une attention particulière. Ce principe, bien qu’essentiel pour la dynamique quantique, n’a pas la portée universelle des autres postulats. Il s’applique en effet à un cas particulier : celui d’un système non relativiste, isolé ou soumis à un champ de potentiel classique. En réalité, il existe plusieurs façons de modéliser l’évolution d’un système quantique selon le contexte physique (ouvert ou fermé, relativiste ou non, etc.), à l’image de la diversité des approches en mécanique classique (lagrangienne, hamiltonienne, etc.). Il serait donc plus rigoureux de considérer l’équation de Schrödinger non comme un postulat fondamental, mais comme une forme spécifique de l’évolution temporelle, adaptée à une classe particulière de systèmes.
Si l’on met de côté ce dernier postulat, on constate que seul le principe de superposition porte directement sur la nature intrinsèque des états quantiques. Tous les autres postulats concernent la relation entre le système et l’acte de mesure : les grandeurs physiques ne prennent des valeurs définies qu’au moment de leur observation, et cette observation est à la fois probabiliste et invasive.
Elle modifie l’état du système, via la réduction du paquet d’onde. Ainsi, la mesure joue un rôle fondamental en mécanique quantique, bien plus central que dans toute autre théorie physique antérieure. Cette position de la mesure au cœur de la théorie a suscité de nombreux débats, en particulier entre Einstein et Bohr. Là où Bohr défendait l’idée que la physique quantique décrivait uniquement ce que l’on peut observer, Einstein considérait que la théorie était incomplète, car elle n’expliquait pas la nature réelle des objets quantiques entre deux mesures. Sa célèbre objection — « Dieu ne joue pas aux dés » — exprime ce refus de considérer le hasard comme irréductible.
Enfin, il est remarquable que malgré toutes ces difficultés d’interprétation, le formalisme de la mécanique quantique n’a jamais été contredit par l’expérience. Lorsque de nouveaux phénomènes ont été observés, la théorie a été complétée, par exemple avec l’introduction du spin, de l’antimatière, ou de nouvelles particules comme les neutrinos ou le boson de Higgs. Elle a aussi évolué vers des formes plus générales, notamment dans le cadre de la seconde quantification et de la théorie quantique des champs, qui permettent de traiter des systèmes à nombre variable de particules, ou compatibles avec la relativité. Mais les principes et postulats fondamentaux que nous venons d’examiner restent à la base de toutes ces extensions, et continuent d’organiser notre compréhension du monde microscopique.
Le Caractère Probabiliste de la Mécanique Quantique
L’un des changements conceptuels les plus profonds introduits par la mécanique quantique concerne la notion même de prédiction. Alors que la physique classique, héritée de Newton, reposait sur l’idée d’un monde rigoureusement déterministe, où l’on pouvait, en théorie, prédire l’évolution d’un système à partir de ses conditions initiales, la mécanique quantique introduit une rupture : le futur d’un système n’est plus entièrement déterminé, mais seulement probabilisable.
Ce renversement s’impose dès les premières formulations mathématiques de la théorie. En 1926, Max Born propose une interprétation nouvelle et décisive de la fonction d’onde introduite par Schrödinger : celle-ci ne décrit pas une réalité physique concrète, mais la probabilité de trouver une particule dans un certain état lors d’une mesure. Autrement dit, le carré de la norme de la fonction d’onde (|ψ(x)|²) donne la densité de probabilité d’observer la particule à la position x.
Cette proposition, qui paraît presque modeste sur le plan mathématique, marque en réalité une rupture philosophique majeure. Pour Born, l’indétermination n’est pas liée à une ignorance de certaines variables cachées (comme dans la physique statistique classique), mais à une propriété intrinsèque de la nature à l’échelle quantique. Il ne s’agit plus de dire « nous ne savons pas encore » mais plutôt « il n’y a rien à savoir de plus » : la nature ne choisit un résultat qu’au moment de la mesure.
L’interprétation probabiliste a immédiatement suscité des réactions passionnées parmi les fondateurs de la théorie. Le plus célèbre opposant à cette lecture est Albert Einstein, qui n’a jamais accepté l’idée que la physique puisse reposer sur une part irréductible de hasard. Pour lui, une théorie qui renonce à décrire une réalité objective, indépendante de l’observateur et fondée sur des lois déterministes, ne pouvait être qu’une description incomplète de la réalité.
Dans une lettre adressée à Max Born en 1948, Einstein écrit : « J’ai donc tendance à croire que la description de la mécanique quantique doit être regardée comme une théorie incomplète et indirecte de la réalité, qui devra être remplacée plus tard par une théorie plus complète et plus directe. » (Extrait tiré du livre de Born « Lettres entre Born et Einstein »).
Cette conviction profonde sera à l’origine de nombreux débats avec Niels Bohr, et conduira Einstein à formuler avec Podolsky et Rosen en 1935 le célèbre paradoxe EPR, destiné à montrer que la mécanique quantique, dans son interprétation standard, est incapable de rendre compte de certaines corrélations sans violer les principes du réalisme local.
Ce débat soulève une question toujours ouverte : le caractère probabiliste de la mécanique quantique est-il une limitation de notre savoir ou une propriété fondamentale de la nature ? Pour les défenseurs de l’interprétation de Copenhague, comme Bohr ou Heisenberg, la réponse est claire : les lois quantiques ne décrivent pas un monde « en soi », mais ce que nous pouvons dire du monde, à travers nos instruments de mesure. Le hasard ne masque pas une détermination cachée, il est le mode d’être même du réel quantique.
D’autres approches, comme les théories à variables cachées, contestent cette vision et cherchent à restaurer une forme de déterminisme, mais elles doivent pour cela faire appel à des hypothèses supplémentaires (non-localité, violation de la relativité).
Aujourd’hui, le caractère probabiliste de la mécanique quantique est pleinement intégré dans le formalisme : chaque mesure est associée à un opérateur, et la probabilité d’obtenir un résultat donné est calculée à partir de la projection de l’état du système sur l’état propre correspondant. Cette approche a permis des prédictions expérimentales d’une précision inégalée, tout en laissant ouverte la question de l’interprétation.
C’est là toute l’ambiguïté : le formalisme fonctionne parfaitement, mais son interprétation philosophique fait toujours l’objet de débats. Est-ce que le monde est fondamentalement indéterminé ? Ou bien est-ce notre regard, nos instruments, nos concepts qui nous empêchent de saisir une réalité plus profonde ?
Le Principe d’Indétermination d’Heisenberg
En 1927, Werner Heisenberg énonce l’un des piliers conceptuels de la mécanique quantique : le principe d’indétermination. Ce principe affirme qu’il est impossible de connaître simultanément et avec une précision arbitraire deux grandeurs dites conjuguées, comme la position et la vitesse (ou, plus précisément, la quantité de mouvement) d’une particule. Ce flou n’est pas dû à des imperfections de mesure, mais à la structure même de la réalité quantique.
Il est fascinant de constater que cette indétermination trouve un écho dans les deux formulations fondatrices de la mécanique quantique :
- La mécanique matricielle développée par Heisenberg en 1925 repose sur des grandeurs observables représentées par des matrices non commutatives. Le fait que la position et l’impulsion ne commutent pas mathématiquement est à l’origine du principe d’indétermination. Ce non-commutativité reflète une réalité dans laquelle certaines propriétés ne peuvent pas coexister avec une précision absolue.
- En parallèle, dans la mécanique ondulatoire formulée par Schrödinger en 1926, l’indétermination apparaît de manière naturelle à travers la dispersion de la fonction d’onde. Une onde très localisée dans l’espace contient une large gamme de fréquences (et donc d’impulsions), ce qui traduit mathématiquement la même idée : la localisation spatiale implique une incertitude en impulsion. La mécanique ondulatoire et la mécanique matricielle, bien que très différentes dans leur forme, convergent sur le fond : la réalité quantique n’admet pas une description simultanée et précise de toutes ses propriétés.
Le principe d’indétermination a été l’objet de diverses interprétations, qui reflètent des positions philosophiques divergentes. Pour certains, il s’agit d’une limite épistémologique : nos instruments de mesure perturbent inévitablement le système observé, rendant impossible une mesure conjointe précise de certaines quantités. C’est notamment cette idée que Heisenberg illustre dans sa célèbre expérience de pensée avec le microscope à rayons gamma (cf. chapitre sur le principe d’indétermination), où l’acte de mesure modifie la trajectoire de la particule observée.
Mais cette interprétation restrictive du principe a été remise en cause par Bohr dès la publication de ses travaux. Dans la formulation complète de la mécanique quantique, l’indétermination ne résulte pas d’un défaut de l’expérimentateur mais d’une propriété structurelle et fondamentale du monde quantique.
Les conséquences philosophiques du principe d’indétermination sont profondes. Il remet en cause l’un des fondements de la physique classique : le déterminisme. Chez Newton ou Laplace, le futur d’un système était contenu tout entier dans ses conditions initiales. Avec Heisenberg, cette idée est invalidée : il n’existe même pas d’état parfaitement défini d’un système quantique entre deux mesures.
Cette rupture conceptuelle choque de nombreux physiciens de l’époque, à commencer par Einstein pour qui l’indétermination ne peut être qu’apparente. Elle ne fait que masquer une réalité plus profonde, encore inconnue, mais fondamentalement déterministe, position qu’il défendra jusqu’à la fin de sa vie.
Le principe d’indétermination illustre une leçon plus large de la mécanique quantique : nos concepts classiques ne sont plus adaptés pour décrire le réel à l’échelle microscopique. Il ne s’agit pas d’une simple difficulté technique, mais d’une transformation radicale de la façon dont on pense la réalité. Comme l’écrira Niels Bohr, cette indétermination ne traduit pas une faiblesse de la physique, mais une nécessité de redéfinir nos catégories de pensée.
Le Principe de Superposition et ses Paradoxes
Le principe de superposition est l’un des fondements le plus puissant et le plus déconcertant de la mécanique quantique. Il affirme qu’un système quantique peut exister dans une combinaison linéaire de plusieurs états possibles, tant qu’aucune mesure n’a été réalisée. Ce n’est qu’au moment de l’observation, ou plus largement de l’interaction avec un système classique, que l’un des résultats potentiels se manifeste. Cette idée est à la base de la réussite spectaculaire de la physique quantique, capable de décrire avec une précision remarquable le comportement des particules élémentaires, des atomes et des molécules.
Mais ce principe, si fécond au niveau microscopique, devient rapidement problématique dès que l’on cherche à l’extrapoler au monde macroscopique. Peut-on vraiment dire qu’un objet tangible, un chat, une particule mesurée à des kilomètres de distance, ou un système intriqué à l’échelle humaine, est « simultanément » dans plusieurs états ? Comment concilier la nature probabiliste et indéterminée du monde quantique avec l’expérience déterminée de notre monde quotidien ?
C’est précisément cette tension entre le formalisme mathématique et son interprétation physique, profondément contre-intuitive, qui a donné naissance à certains des paradoxes les plus célèbres de la physique moderne. Ces paradoxes ne sont pas de simples curiosités philosophiques. Ils révèlent les limites de nos représentations classiques de la réalité, et interrogent jusqu’à la structure même de la causalité, de la localité, et de l’information.
Ce chapitre propose d’explorer plusieurs de ces paradoxes majeurs qui découlent du principe de superposition, et qui ont façonné le débat sur l’interprétation de la mécanique quantique tout au long du 20ème siècle :
- Le chat de Schrödinger (1935) – Une mise en scène provocatrice imaginée par Schrödinger pour souligner l’absurdité apparente du principe de superposition appliqué à des objets macroscopiques. Le chat, à la fois mort et vivant, incarne l’incompréhension d’un monde où l’indétermination quantique semble franchir la barrière du réel.
- Le paradoxe EPR (Einstein-Podolsky-Rosen, 1935) – Formulé par Einstein et ses collègues pour montrer que la mécanique quantique est, selon eux, incomplète. Ce paradoxe met en lumière une corrélation instantanée entre particules éloignées, semblant violer le principe de localité.
- Les inégalités de Bell (1964) – En réponse au paradoxe EPR, John Bell propose un théorème qui permet de tester expérimentalement si les corrélations quantiques peuvent être expliquées par des variables cachées locales. Le résultat : la mécanique quantique prédit, et l’expérience confirme, une violation des inégalités, ce qui renforce le caractère non local du monde quantique.
- L’intrication quantique – Ce phénomène, dans lequel deux particules forment un système unique dont l’état ne peut être décrit indépendamment de celui de l’autre, même à grande distance, est aujourd’hui reconnu comme une ressource physique fondamentale (par exemple dans l’informatique quantique). L’intrication est la forme la plus spectaculaire du principe de superposition étendu à plusieurs particules.
- Les expériences d’Alain Aspect (années 1980) – Menées en France, ces expériences apportent une démonstration expérimentale décisive de la violation des inégalités de Bell, validant les prédictions quantiques contre les modèles à variables cachées locales. Elles marquent un tournant dans l’acceptation de la non-localité et ouvrent la voie aux technologies quantiques contemporaines.
En suivant le fil rouge du principe de superposition, de ses formulations mathématiques à ses implications conceptuelles, ce chapitre permet de comprendre pourquoi la mécanique quantique reste à la fois la théorie physique la plus confirmée par l’expérience et la plus radicalement étrangère à nos intuitions classiques.
Le chat de Schrödinger (1935)
En 1935[1], Erwin Schrödinger, l’un des fondateurs de la mécanique quantique, propose une expérience de pensée restée célèbre : celle d’un chat à la fois mort et vivant. Il ne s’agissait pas pour lui de défendre cette idée paradoxale, mais bien d’en montrer l’absurdité apparente, en soulignant les tensions entre le formalisme mathématique de la mécanique quantique et notre expérience intuitive du monde réel.
Imaginons une boîte totalement isolée du monde extérieur. À l’intérieur, un dispositif quantique élémentaire :
- Un atome radioactif qui a une chance sur deux de se désintégrer au bout d’une heure.
- Un compteur Geiger capable de détecter cette désintégration.
- Un marteau, déclenché par le compteur, qui brise un flacon de poison mortel.
- Et, bien sûr, un chat enfermé dans la boîte.

La mécanique quantique prédit que tant qu’aucune mesure n’est faite, l’atome est dans un état de superposition : il est à la fois désintégré et non désintégré. Puisque le destin du chat est lié à l’état de l’atome, le chat est alors dans une superposition d’états « vivant » et « mort ».
Tant que la boîte reste fermée, aucun observateur n’interagit avec le système. Selon l’interprétation de Copenhague (Bohr, Heisenberg), c’est l’acte de mesure qui « fait basculer » le système dans un état défini. Avant l’ouverture, le système global est décrit par une fonction d’onde combinant :
\[\ |\ \psi\ > \ = \ \frac{1}{\sqrt{2}}\ \left( |\ Chat\ vivant\ > \ + |\ Chat\ mort > \ \right)\ \ \ \ \ \ \ \ \ \ \ \]
Mais peut-on réellement concevoir un objet macroscopique comme un chat dans un tel état ? La mécanique quantique ne donne-t-elle pas ici un résultat manifestement absurde ou incomplet ? Le but de Schrödinger n’était pas de soutenir cette vision, mais de la contester, ou à tout le moins, d’en souligner les implications absurdes si l’on applique naïvement les règles quantiques au monde macroscopique. Ce paradoxe visait à interroger la frontière entre physique quantique et physique classique. Dans ses mots : « Ce cas est typique : il contient dans sa formulation le rejet absolu d’une description considérée comme une représentation de la réalité physique. »
Le chat de Schrödinger n’est pas une simple curiosité théorique. Il illustre une question profonde : qu’est-ce qu’une mesure ? Quand et comment la superposition s’effondre-t-elle ? Où se situe la frontière entre l’indétermination quantique et le monde classique déterminé ?
Ces questions, que le paradoxe a rendues pressantes, trouvent un écho dans les développements expérimentaux modernes : on fabrique aujourd’hui des superpositions de systèmes de plus en plus grands, à l’aide de photons, d’ions piégés, voire de circuits supraconducteurs. Le chat de Schrödinger n’est donc plus une simple métaphore : il est devenu un objectif expérimental.
Le paradoxe EPR (1935)
En 1935, la même année où Schrödinger formulait son célèbre paradoxe du chat, Albert Einstein, Boris Podolsky et Nathan Rosen publiaient un article tout aussi décisif dans Physical Review, intitulé : » Can Quantum-Mechanical Description of Physical Reality Be Considered Complete ? « . Ce texte, devenu célèbre sous le nom de paradoxe EPR[2], propose une critique de la mécanique quantique, fondée sur une intuition forte d’Einstein : la physique doit décrire une réalité objective, indépendante de l’observateur.
Einstein, Podolsky et Rosen cherchent à démontrer que la mécanique quantique ne peut pas être une théorie complète, car elle ne permet pas de prédire avec certitude certaines propriétés d’un système, même dans des cas où cette certitude semble logiquement nécessaire. Ils s’appuient pour cela sur un raisonnement par l’absurde, en partant d’un postulat de réalisme local :
- Réalisme : si l’on peut prédire avec certitude la valeur d’une grandeur physique sans perturber le système, alors cette grandeur possède une réalité physique indépendante de l’observation.
- Localité : aucune influence ne peut se propager plus vite que la lumière (principe issu de la théorie de la relativité restreinte).
Considérons deux particules (A et B) préparées dans un état quantique global tel que leurs quantités de mouvement sont opposées, tout comme leurs positions sont corrélées. Après l’interaction, elles sont spatialement séparées. Selon la mécanique quantique, le système complet est décrit par une fonction d’onde conjointe, mais aucune des deux particules ne possède individuellement de position ou de quantité de mouvement définie. Or, si on mesure la position de la particule A, on peut instantanément en déduire la position de la particule B, et de même pour sa quantité de mouvement, sans jamais interagir avec B.
Einstein et ses collègues concluent alors : « Soit (1) la mécanique quantique est incomplète – il existe des variables cachées qui déterminent les valeurs réelles, soit (2) elle permet une action instantanée à distance – ce que la relativité interdit. »
Einstein penche pour la première solution : la mécanique quantique est une théorie statistique incomplète, qui masque une réalité plus profonde. La réponse de Niels Bohr, dans le même journal, est conceptuellement radicale. Il rejette la notion même de réalité objective indépendante de la mesure, et défend que :
- Les propriétés physiques ne sont définies que dans un contexte de mesure.
- Le postulat de réalisme d’Einstein est incompatible avec les fondements de la mécanique quantique.
- L’idée d’influence instantanée n’a pas de sens si les systèmes n’ont pas de propriétés définies avant la mesure.
Le paradoxe EPR resta longtemps un débat philosophique, sans moyen empirique de départager les positions. L’hypothèse des variables cachées locales (défendue aussi par David Bohm dans une version simplifiée du paradoxe) semblait logiquement acceptable, même si elle ne faisait pas partie de la formulation standard de la mécanique quantique.
Il faudra attendre les inégalités de Bell (1964), et surtout leur mise à l’épreuve expérimentale par Alain Aspect (1981–1982), pour que cette question devienne une affaire de mesure, et non plus de simple débat conceptuel.
L’intrication quantique
L’intrication quantique désigne une propriété remarquable, et comme souvent en mécanique quantique contre-intuitive, de certains états quantiques composés : dans ces états, les sous-systèmes qui composent un tout ne possèdent aucune identité indépendante, même lorsqu’ils sont spatialement séparés.
Lorsque deux particules sont intriquées, leur état global ne peut pas être décrit comme la somme ou la juxtaposition de leurs états individuels. Il existe une interdépendance profonde entre leurs propriétés : une mesure sur l’une permet d’inférer instantanément le résultat d’une mesure équivalente sur l’autre, même à des kilomètres de distance.
Prenons un exemple simple : Deux photons sont produits dans un état intriqué de polarisation tel que si l’on mesure que le premier est polarisé verticalement, l’autre sera nécessairement polarisé horizontalement (et inversement). Avant toute mesure, les deux photons n’ont pas de polarisation définie individuellement, mais leur état conjoint est parfaitement déterminé.
C’est Erwin Schrödinger, dans une série d’articles publiés peu après le paradoxe EPR, qui introduit le terme entanglement et en fait une caractéristique essentielle de la mécanique quantique, et non une anomalie. En 1935[3], Schrödinger écrit ainsi : « L’intrication est non seulement une des caractéristiques de la mécanique quantique, mais probablement la caractéristique ». Il souligne que ce phénomène n’a aucun équivalent en mécanique classique. Dans la physique newtonienne, connaître complètement un système composite revient à connaître entièrement ses parties. Dans le monde quantique, cela ne suffit pas. Ce phénomène défie notre intuition et la notion classique de causalité, car aucune information ne semble transiter entre les particules, mais les résultats sont toujours corrélés.
Il est essentiel de distinguer l’intrication des corrélations classiques. Si deux enveloppes contiennent chacune une moitié d’une carte déchirée, alors ouvrir l’une révèle immédiatement le contenu de l’autre. Mais cela repose sur des propriétés préexistantes de la carte. Dans l’intrication quantique, il n’y a pas de propriété définie avant la mesure. C’est l’acte de mesure sur l’un qui détermine le résultat pour l’autre. C’est cette absence de variable cachée locale qui rend l’intrication si différente de notre compréhension classique.
Parenthèse mathématique – L’intrication quantique de deux électrons de spin ½ |
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Ces dilemmes ne resteront pas abstraits : à partir des années 1960, grâce à John Bell, on pourra soumettre ces hypothèses à une vérification empirique rigoureuse, que mèneront à bien Alain Aspect et son équipe dans les années 1980.
Longtemps considérée comme un simple paradoxe théorique, l’intrication quantique est aujourd’hui perçue comme une ressource physique exploitable, au cœur de ce qu’on appelle la seconde révolution quantique. En effet, les avancées récentes en optique quantique, en physique des solides et en ingénierie des qubits ont permis non seulement de produire, mais aussi de commencer à manipuler et contrôler l’intrication dans des systèmes réels.
Dans les ordinateurs quantiques, l’intrication permet d’exploiter la superposition et les corrélations non classiques entre plusieurs qubits pour effectuer des calculs parallèles d’une nature fondamentalement différente du calcul classique. Ce n’est pas tant la vitesse d’un qubit isolé qui fait la puissance d’un ordinateur quantique, mais bien la capacité à intriquer un grand nombre de qubits et à maintenir cette intrication suffisamment longtemps pour effectuer des opérations logiques (portes quantiques).
C’est notamment ce que mobilisent les algorithmes dits « exponentiellement plus efficaces » que leurs équivalents classiques, comme celui de Shor, pour la factorisation d’entiers (avec un impact majeur sur la sécurité des communications actuelles) ou de Grover, pour la recherche dans des bases de données non triées.
L’intrication permet aussi d’imaginer des protocoles de communication totalement sécurisés, fondés sur les lois mêmes de la mécanique quantique. C’est le principe de la distribution quantique de clés où deux parties peuvent s’échanger une clé cryptographique en s’assurant qu’aucun espion ne l’a interceptée, car toute tentative d’interception d’un système intriqué perturbe immédiatement l’état global, trahissant la présence de l’espion.
Il faut cependant souligner que l’intrication est extrêmement délicate à préserver : tout contact avec l’environnement peut provoquer une décohérence, c’est-à-dire une perte des corrélations quantiques. Le défi des technologies quantiques modernes est donc autant théorique (concevoir des algorithmes et protocoles quantiques) que technologique (maintenir l’intrication sur des temps utiles à l’échelle expérimentale). Il n’existe à ce jour aucune preuve que les obstacles physiques majeurs (décohérence, bruit, complexité du contrôle) seront un jour surmontés, et donc, aucune garantie réaliste que le calcul quantique deviendra une technologie généralisable ou industrialisable.
Les inégalités de Bell (1964)
À la suite du paradoxe EPR, publié en 1935, la mécanique quantique semblait conduire à une situation inconfortable : ou bien elle était incomplète, comme le pensaient Einstein, Podolsky et Rosen, ou bien elle impliquait une forme de non-localité, une influence instantanée à distance, en contradiction apparente avec la relativité.
Mais pendant longtemps, ce débat resta philosophique : aucun moyen concret ne semblait exister pour trancher entre les deux visions du monde. Tout change en 1964, lorsqu’un physicien nord-irlandais, John Stewart Bell, démontre que la question est expérimentalement testable. Il formule ce qui sera appelé par la suite les inégalités de Bell[4]. Bell commence par formaliser les deux hypothèses sous-jacentes à la critique d’Einstein :
- Réaliste : chaque particule possède des propriétés bien définies (position, vitesse, spin…), indépendamment de l’acte de mesure.
- Locale : une mesure effectuée sur une particule n’affecte pas instantanément une autre, éloignée spatialement.
Ces deux hypothèses permettent d’imaginer l’existence de variables cachées qui détermineraient les résultats des mesures. L’idée est qu’un système intriqué transporte avec lui des informations (comme un code secret) expliquant les corrélations, sans interaction instantanée. Bell montre que si ces variables cachées locales existent, alors les résultats des mesures doivent satisfaire certaines inégalités mathématiques, les fameuses inégalités de Bell. Sans entrer dans les détails mathématiques, l’idée peut se résumer ainsi :
- Deux observateurs, Alice et Bob, mesurent les spins (ou polarisation) de deux particules intriquées.
- Ils choisissent aléatoirement différentes directions de mesure.
- En analysant les corrélations entre leurs résultats, Bell montre qu’un certain coefficient (généralement noté S) ne peut dépasser une valeur limite si les hypothèses de localité et de réalisme sont vraies.
Les inégalités de Bell sont donc un outil puissant pour tester les fondements de la réalité. Elles posent une alternative tranchée :
- Soit la nature est non-locale (ce que semble indiquer la violation des inégalités),
- Soit elle est non-réaliste (les résultats de mesures ne préexistent pas),
- Soit, dans une vision plus radicale encore, il faut abandonner toute tentative de représentation classique du réel.
Comme l’écrit Bell, « L’idée que les résultats d’une mesure ne sont pas simplement révélés mais créés par l’acte de mesure est l’une des grandes leçons de la mécanique quantique. » Mais il restait à soumettre ces idées aux tests expérimentaux, ce que fera Alain Aspect dans les années 1980, avec un retentissement mondial.
Les expériences d’Alain Aspect (1982)
Pendant près de deux décennies après la publication des inégalités de Bell en 1964, celles-ci demeurèrent un sujet de réflexion surtout théorique. Mais tout change au début des années 1980 avec les travaux d’un physicien français, Alain Aspect[5], à l’Institut d’Optique d’Orsay. Son objectif : tester de manière rigoureuse les prédictions de la mécanique quantique face aux théories à variables cachées locales qu’espérait encore Einstein.
Aspect conçoit un dispositif dans lequel des paires de photons intriqués sont émises par des atomes de calcium excités, qui se désintègrent en émettant deux photons de polarisation corrélée. Ces photons sont ensuite dirigés vers deux stations de mesure spatialement séparées, où leur polarisation est analysée selon différentes orientations. L’idée d’Aspect est de produire des paires de photons intriqués, c’est-à-dire dans un état commun où la polarisation de l’un est parfaitement corrélée avec celle de l’autre, même s’ils sont séparés spatialement. Voici les éléments essentiels du dispositif :
- Source d’intrication : des atomes de calcium sont excités pour émettre deux photons intriqués (souvent notés A et B), dans des directions opposées.
- Polarimètres variables : de chaque côté de la source, les photons passent à travers des polariseurs orientables. Les orientations peuvent être modifiées rapidement au cours de l’expérience.
- Mesure de coïncidences : on mesure si les deux photons donnent des résultats corrélés, selon différentes orientations des polariseurs. On enregistre les coïncidences (simultanéité de détection) sur des détecteurs à distance.
- Changement aléatoire des angles : Aspect améliore encore l’expérience dans sa version finale (1982) en changeant l’orientation des polariseurs pendant que les photons sont déjà en vol. Cela garantit qu’aucune information locale ne puisse influencer les deux côtés de l’expérience en temps utile (i.e. sans violer la limite de la vitesse de la lumière).

L’élément clé de cette expérience est le changement aléatoire et rapide de la base de mesure pendant le vol des photons. Cela garantit qu’aucune influence classique (c’est-à-dire se propageant à une vitesse inférieure ou égale à celle de la lumière) ne puisse relier les deux stations de détection : on parle de séparation spatio-temporelle relativiste. Cette astuce élimine l’une des principales « échappatoires » des premières expériences.
Les résultats sont spectaculaires : les corrélations mesurées entre les deux photons dépassent systématiquement la borne maximale imposée par les inégalités de Bell. C’est exactement ce que prédit la mécanique quantique — mais en contradiction totale avec toute théorie locale réaliste. En d’autres termes, les résultats confirment que :
- Soit les résultats des mesures ne sont pas prédéterminés avant la mesure (fin du réalisme),
- Soit une mesure effectuée ici influence instantanément le résultat de l’autre, à distance (fin de la localité),
- Soit, ce qui est le plus probable, les deux à la fois.
Cela ne signifie pas qu’une influence plus rapide que la lumière transporte une information exploitable, aucun signal ne peut ainsi être transmis, ce qui respecte la relativité restreinte. Mais cela implique une non-localité fondamentale des corrélations quantiques. Les expériences d’Aspect ont permis de passer de la philosophie à la physique. Elles ne résolvent pas le mystère de l’interprétation de la mécanique quantique, mais elles écartent définitivement toute tentative de lui substituer une théorie locale et déterministe au sens classique.
Aujourd’hui, ces idées ne sont plus de simples spéculations : elles fondent les technologies quantiques de seconde génération. Le chiffrement quantique, la téléportation d’état quantique, et les ordinateurs quantiques reposent tous sur la réalité de l’intrication et du principe de superposition.
Le principe de superposition, en apparence simple dans sa formulation mathématique, constitue l’un des aspects les plus profonds, et déroutants, de la mécanique quantique. Il autorise des états quantiques simultanés, des corrélations à distance, des interférences là où le bon sens n’en attendait pas, et une redéfinition complète de ce que l’on appelle un « fait physique ».
Au fil de ce chapitre, nous avons vu comment ce principe, parfaitement confirmé en laboratoire à l’échelle microscopique, devient une source de paradoxes dès qu’il est confronté à notre intuition classique du monde. Du chat de Schrödinger, dont l’état suspendu entre la vie et la mort défie le bon sens, au paradoxe EPR qui remet en cause la localité, en passant par la violation expérimentale des inégalités de Bell et les travaux d’Alain Aspect, tout concourt à montrer que la réalité quantique est fondamentalement différente de la réalité classique.
À ce jour, aucun consensus n’existe sur l’interprétation de ces résultats. La mécanique quantique fonctionne avec une précision inégalée, mais que nous dit-elle vraiment sur le monde ? Plusieurs écoles de pensée s’affrontent : interprétation de Copenhague, théories à variables cachées non locales, mondes multiples, effondrement objectif, approches informationnelles… Toutes s’accordent sur les prédictions, mais divergent sur la signification.
Ce que ces paradoxes ont permis de clarifier, en revanche, c’est que la mécanique quantique n’est pas incomplète dans le sens où Einstein l’espérait. Elle est sans doute contre-intuitive, mais elle est expérimentalement complète. Et c’est cette complétude, validée par des décennies d’expériences, qui donne aujourd’hui naissance à une nouvelle ère technologique, celle de l’information quantique et des technologies quantiques.
Le principe de superposition n’est donc pas seulement une curiosité théorique : c’est une fenêtre ouverte sur une réalité plus large, qui dépasse les cadres classiques de la pensée physique, et dont nous commençons seulement à mesurer la portée.
La réduction du paquet d’onde
Parmi toutes les étrangetés de la mécanique quantique, la plus troublante demeure peut-être celle-ci : que se passe-t-il exactement lorsqu’un système quantique est mesuré ? Ce moment de transition entre un état indéfini et une réalité bien déterminée est désigné par une expression qui fait image : la « réduction du paquet d’onde » (ou « effondrement de la fonction d’onde »).
La fonction d’onde, dans la mécanique quantique, décrit l’état global d’un système. Tant qu’aucune mesure n’a lieu, elle évolue de manière continue et déterministe selon l’équation de Schrödinger. Elle peut représenter une superposition d’états, par exemple une particule qui est en même temps ici et là, ou dans plusieurs états d’énergie possibles.
Mais lorsque l’on effectue une mesure, tout se passe comme si cette superposition “s’effondrait” brusquement : le système n’est plus dans plusieurs états à la fois, mais dans un seul, celui que l’on observe. C’est cet effondrement qui constitue le cœur du problème de la mesure.
Ce qui trouble de nombreux physiciens et philosophes, c’est que cette « réduction » n’est pas décrite par les lois normales de l’évolution quantique. En d’autres termes :
- L’évolution de la fonction d’onde est continue, unitaire et réversible (via l’équation de Schrödinger) ;
- Mais la mesure introduit une discontinuité brutale, non unitaire, irréversible et aléatoire, qui échappe aux règles de base de la théorie.
Pourquoi cette rupture ? Et surtout, à quel moment se produit-elle ? Lorsqu’un appareil mesure le système ? Lorsqu’un observateur humain prend connaissance du résultat ? À une étape intermédiaire ? La mécanique quantique standard ne répond pas clairement à ces questions. Elle se contente de donner des règles pratiques : calculez les probabilités, puis choisissez un résultat au hasard selon ces probabilités.
Mais qu’est-ce qui provoque l’effondrement ? Différentes théories sur lesquelles on reviendra dans le chapitre suivant sont proposées pour interpréter cette réduction du paquet d’ondes, la plus connue étant l’interprétation historique de Bohr et Heisenberg, l’interprétation de Copenhague. Cette interprétation est aujourd’hui tombée en désuétude au profit de la théorie de la décohérence qui postule que cette réduction du paquet d’ondes résulte d’une interaction entre le système quantique et son environnement. Mais il reste encore beaucoup de zones d’ombres dans cette théorie.
La réduction du paquet d’onde reste à ce jour l’un des grands mystères de la physique quantique. Est-elle un événement réel, physique, au cœur du monde ? Ou bien un changement de perspective, lié à notre ignorance ? Se produit-elle dans l’appareil, dans l’esprit de l’observateur, ou dans l’interaction avec l’environnement ?
À défaut de réponse définitive, la question de l’effondrement constitue un débat philosophique autant qu’un enjeu physique. Elle oblige à interroger les limites de notre savoir, et à choisir entre plusieurs visions du réel. Là où la physique classique nous semblait offrir un monde stable, objectif et déterminé, la mécanique quantique nous confronte à un monde probabiliste, fluctuant, et peut-être essentiellement indéterminé, à moins que, derrière ce voile, se cache une réalité encore plus profonde.
Conclusion
La mécanique quantique est sans doute l’une des plus grandes réussites scientifiques du XXe siècle. Elle a transformé notre compréhension de la matière, permis des avancées technologiques majeures, et ouvert des perspectives inouïes sur la structure fondamentale de l’univers. Pourtant, près d’un siècle après sa naissance, elle reste aussi profondément énigmatique.
Ce paradoxe d’une théorie mathématiquement précise, expérimentalement vérifiée, mais conceptuellement déroutante, n’a cessé d’interroger physiciens et philosophes. Que signifie réellement la fonction d’onde ? Que se passe-t-il lors d’une mesure ? Le monde est-il fondamentalement aléatoire ou déterministe ? Existe-t-il une réalité indépendante de l’observation, ou bien l’acte de mesurer fait-il émerger ce qui est ? Ces questions, loin d’être purement techniques, touchent au cœur même de notre rapport au réel.
Les diverses interprétations de la mécanique quantique, de Copenhague aux mondes multiples, des variables cachées à la décohérence, ne sont pas seulement des tentatives concurrentes d’expliquer un même formalisme. Elles traduisent des visions du monde profondément différentes. Certaines acceptent l’étrangeté radicale du formalisme et y voient une limite à notre intuition. D’autres cherchent à sauver des principes classiques comme le réalisme, le déterminisme ou la localité, quitte à postuler des entités cachées ou des mécanismes non observables.
Mais toutes convergent vers une idée essentielle : la mécanique quantique nous oblige à repenser nos principes fondamentaux. L’objet, la mesure, l’espace, le temps, la causalité, toutes ces notions, si familières en physique classique, deviennent floues, reconfigurées, parfois même inadéquates dans le monde quantique. Il ne suffit plus d’appliquer des équations, il faut apprendre à penser autrement. Comme le rappelait Gaston Bachelard, « il faut substituer une rationalité construite à la rationalité vécue » : la science moderne, en particulier la physique quantique, ne confirme pas notre intuition du réel, elle la remet en cause.
- Schrödinger, E., „Die gegenwärtige Situation in der Quantenmechanik“. Naturwissenschaften, 23, 807–812; 823–828; 844–849, 1935 ↑
- Einstein, A., Podolsky, B., & Rosen, N., “Can Quantum-Mechanical Description of Physical Reality Be Considered Complete?” Physical Review, 47(10), 777–780, 1935 ↑
- Schrödinger, E., “Discussion of Probability Relations Between Separated Systems”. Proceedings of the Cambridge Philosophical Society, 31, 555–563, 1935 ↑
- Bell, J. S., “On the Einstein Podolsky Rosen Paradox”. Physics, 1(3), 195–200, 1964 ↑
- Aspect, A., Dalibard, J., & Roger, G., “Experimental Test of Bell’s Inequalities Using Time‐Varying Analysers”. Physical Review Letters, 49(25), 1804–1807, 1982 ↑