L’électricité

Difficulté : ⚛ Niveau 1 — Vulgarisation

L’électricité est aujourd’hui si familière qu’il est difficile d’imaginer à quel point sa nature a longtemps été mystérieuse. Bien avant d’être comprise comme un déplacement de charges élémentaires, elle s’est d’abord manifestée sous la forme de phénomènes spectaculaires et mal expliqués : attraction de petits objets par l’ambre frotté, étincelles, foudre, décharges dans l’air ou dans les gaz raréfiés. Pendant des siècles, ces manifestations ont été perçues comme des curiosités naturelles plutôt que comme les signes d’une réalité physique profonde.

L’histoire de l’électricité est pourtant essentielle pour comprendre la naissance de la physique moderne. Elle montre comment une série d’observations apparemment disparates a progressivement conduit à des concepts unificateurs : charge électrique, courant, forces électriques et magnétiques, puis finalement particule porteuse de cette charge. Avant même la découverte de l’électron, les physiciens avaient déjà appris à produire, mesurer et manipuler l’électricité, au point d’en faire l’un des grands terrains d’expérimentation de la science du 19ème siècle.

Cette évolution s’est faite en plusieurs étapes. L’électricité statique a d’abord révélé l’existence de phénomènes d’attraction et de répulsion entre corps frottés, conduisant peu à peu à l’idée de charge électrique. La formalisation des forces électriques et magnétiques a ensuite donné un cadre mathématique à ces interactions. L’invention de la pile par Volta a permis de passer d’une électricité fugace à un courant continu, ouvrant la voie à l’électrochimie et à l’électromagnétisme. Enfin, l’étude des décharges électriques dans les gaz raréfiés, à travers les tubes de Crookes, a préparé directement la découverte de l’électron par Thomson en 1897.

Cet article retrace cette progression. Il ne s’agit pas encore de parler des particules élémentaires elles-mêmes, mais de montrer comment les recherches sur l’électricité ont peu à peu rendu inévitable l’idée qu’un constituant fondamental de la matière portait la charge électrique. En ce sens, l’histoire de l’électricité constitue l’un des préludes indispensables à la découverte de l’électron et, plus largement, à la physique subatomique.

L’électricité statique

Le premier phénomène électrique connu est celui de l’électricité statique, qui a été découvert dans un premier temps en frottant des tissus de soie avec de l’ambre. Thales fera ainsi vers 600 avant J.-C. une série d’observations sur l’électricité statique produite par l’ambre. Toujours dans la civilisation grecque, on trouve dans le dialogue de Timée de Platon écrit vers 360 avant J.-C mention des propriétés d’attraction de l’ambre, considérées alors comme une véritable merveille.

Au cours du moyen-âge on avait constaté que d’autres matériaux possédaient cette propriété d’attraction des matériaux entre eux après avoir été frottés. Mais à cette époque ces phénomènes électriques ne sont que des objets de curiosité. Il faudra attendre les travaux du physicien anglais William Gilbert à la fin du 16ème siècle pour commencer à caractériser ces phénomènes au travers d’une démarche scientifique. Dans son ouvrage De Magnete publié en 1600[1], Gilbert dresse un inventaire des matériaux autres que l’ambre qui acquièrent la propriété d’attirer d’autres corps par frottement. Pour désigner cette propriété, que les matériaux partagent avec l’ambre (elektron en grec), il introduit l’adjectif électrique (electrica dans son texte en latin).

Cet ouvrage constituera la référence pour de nombreux scientifiques dont les travaux conduisirent aux premières découvertes sur l’électricité au cours du 18ème siècle. Très rapidement on peut citer les Britanniques Francis Hauksbee qui en 1706 constata que des matériaux électrifiés par frottement pouvaient soit s’attirer, soit se repousser, Stephen Gray qui en 1729 découvrit la conductivité électrique, ou encore le français Charles-François Du Fay qui fit l’hypothèse en 1733 de l’existence de deux fluides électriques, l’électricité résineuse et l’électricité vitreuse. L’électricité résineuse apparaît quand on frotte des substances comme l’ambre, alors que l’électricité vitreuse (du latin vitreus qui signifie verre) apparaît quand on frotte des substances comme le verre. Les deux types d’électricité, vitreuse et résineuse s’attirent mutuellement, mais deux corps porteurs de l’électricité vitreuse se repoussent, ainsi que deux corps porteurs de l’électricité résineuse. C’est l’abbé français Jean-Antoine Nollet qui propose alors qu’il existait deux types de fluides distincts dans les matériaux, le fluide résineux et le fluide vitreux.

Quelques années plus tard Benjamin Franklin[2] mènera des études approfondies sur l’électricité. Il fera l’hypothèse que l’électricité n’est pas constituée de deux fluides, mais au contraire d’un seul fluide constitué de particules. Franklin considérait le manque en électricité comme une forme d’électricité négative et l’excès d’électricité comme une électricité positive. Il appela charge électrique d’un corps la quantité d’électricité positive ou négative présente dans ce corps. Le fait que l’électron ait aujourd’hui une charge négative est directement lié à cette convention introduite par Franklin. Le fait que le courant électrique se déplace dans le sens contraire de celui des électrons est purement conventionnel et lié à ce choix historique de Franklin.

Il fit par ailleurs une hypothèse fondamentale, celle de la conservation de la charge électrique. Il considérait que l’électricité n’était ni créée, ni détruite, mais simplement transférée d’un matériau à un autre. On peut voir dans les théories de Franklin une esquisse des théories modernes de l’électricité basées sur l’existence de l’électron qui ne sera découvert qu’à la fin du 19ème siècle par Thomson. La reconnaissance de Franklin auprès du grand public est en grande partie due à ses recherches sur la foudre et à son invention du paratonnerre qui permettait de dompter la colère des Dieux.

Cette propriété d’électricité statique a été utilisé pour réaliser les premières machines à friction, qui se sont progressivement perfectionnées. Au 18ème siècle, l’électricité devient alors un sujet de curiosité occasionnant différents types de spectacles à caractère ludique et non scientifique. L’électricité sera appelée le « nouveau feu sacré », en référence au miracle chrétien du feu sacré.

Les forces électrique et magnétique (De Coulomb à Lorentz)

Pour comprendre l’expérience de Thomson ayant conduit à la découverte de l’électron il est nécessaire de connaître les expressions des forces électrique et magnétique s’exerçant sur une charge électrique. Cette expression, bien connue de tous, est la force dite de Lorentz qui s’exprime en fonction des champs électrique et magnétique :

\[{\overrightarrow{F}}_{Lorentz}\ = q\ \left( \overrightarrow{E} + \overrightarrow{v}\hat{}\overrightarrow{B} \right),\ où\ \overrightarrow{E}\ champ\ électrique,\ \overrightarrow{B}\ champ\ magnétique\ et\ \overrightarrow{v}\ la\ vitesse\]

On va faire un petit détour sur l’histoire de la caractérisation de cette force électromagnétique, en commençant par la force électrique s’exerçant entre particule chargées. Les premières hypothèses sur les forces électriques étaient inspirées des travaux de Newton sur les forces gravitationnelles énoncées dans ses Principia.

La force de gravitation qui s’exerce entre deux corps massifs est proportionnelle à la masse de ces corps est inversement proportionnelle au carré de la distance entre ces deux corps. Par analogie avec les forces de gravitation, on supposa que les forces électriques variaient proportionnellement à l’inverse du carré de la distance entre les charges électriques.

Le premier à avoir cherché à mesurer la variation des forces électriques en fonction de la distance a été le physicien suisse Daniel Bernoulli. En 1760 il vérifia lors d’expériences très sommaires que ses mesures n’étaient pas en contradiction avec l’hypothèse alors formulée. On ne peut pas pour autant considérer qu’il s’agissait d’une vérification expérimentale de cette loi d’évolution en l’inverse du carré de la distance.

Il fallut attendre les travaux du physicien français Charles Coulomb[3] entre 1785 et 1791 pour véritablement établir les relations entre la force, les charges électriques et la distance les séparant. Grâce à une balance de torsion, il démontra non seulement que la force était proportionnelle à l’inverse du carré de la distance, mais que celle-ci était proportionnelle aux charges électriques des deux corps considérés. L’analogie avec la force de gravitation était alors complète. On peut une nouvelle fois souligner l’importance de l’amélioration des moyens de mesure dans les progrès de la science. La précision de la balance de Coulomb lui permettra de vérifier avec une précision inégalée jusque-là les formules mathématiques qui avaient été proposé pour modéliser les forces électrostatiques.

Les phénomènes magnétiques sont également connus depuis très longtemps. On a évoqué dans le chapitre précédent, l’ouvrage publié par Gilbert en 1600 De magnete dans lequel apparait pour la première fois le qualificatif d’électricité. En fait cet ouvrage est avant tout, comme son nom l’indique, un livre sur le magnétisme dans lequel il décrit notamment le magnétisme terrestre.

Le premier à caractériser la force magnétique est le français André Marie Ampère. Dans la continuité de Oersted démontrant le lien entre électricité et magnétisme, Ampère étudiera entre 1820 et 1825 les forces s’exerçant entre deux fils électriques parallèles. Il étudia de façon minutieuse les variations de la force s’exerçant entre les deux fils en fonction de la distance entre les fils, de leur orientation relative et l’intensité des courants électriques dans chacun des fils. Il démontrera que la force exercée par un courant électrique sur un fil parallèle est perpendiculaire à ce fil et est proportionnelle à l’intensité du courant électrique. Si le sens du courant est le même dans les deux fils conducteurs, ils s’attirent, alors que si le sens du courant est opposé, les deux fils se repoussent. L’ensemble de ses travaux seront publiés en 1826[4].

Ces descriptions des forces électrique et magnétique sont alors uniquement basées sur les charges électriques ou les courants électriques et les distances séparant les charges ou les fils conducteurs. Ce n’est qu’avec les travaux de Maxwell en 1865 qu’un lien sera fait entre la force électromagnétique s’exerçant sur une charge électrique et les champ électrique ou magnétique. Le champ électrique établit par une autre charge électrique se déduisant de l’expression de la force électrique établie par Coulomb.

La formule aujourd’hui connue sous le nom de force de Lorentz constitue l’aboutissement d’un long processus de clarification théorique de l’électromagnétisme au cours du 19ème siècle. Si les expériences d’Ampère, Faraday et Maxwell avaient progressivement mis en évidence les relations entre électricité, magnétisme et courants électriques, la question de la force exercée sur une charge en mouvement dans un champ électromagnétique restait encore incomplètement formulée.

Dans les années 1880, le physicien britannique Oliver Heaviside entreprit une profonde reformulation mathématique de la théorie de Maxwell. À cette époque, les équations originales de Maxwell étaient exprimées sous une forme très lourde, utilisant des composantes et des potentiels difficiles à manipuler. Heaviside introduisit le calcul vectoriel moderne et réécrivit les équations sous la forme compacte que nous utilisons encore aujourd’hui.

C’est également lui qui mit clairement en évidence le rôle du terme magnétique agissant sur une charge en mouvement. En étudiant la propagation des champs autour des courants électriques et les effets dynamiques de l’électromagnétisme, Heaviside montra qu’une particule chargée soumise à un champ magnétique devait subir une force perpendiculaire à sa vitesse et au champ appliqué. Cette contribution préparait directement la formulation moderne de l’interaction électromagnétique.

Quelques années plus tard, en 1895, le physicien néerlandais Hendrik Lorentz unifia ces résultats dans une expression générale décrivant l’action simultanée des champs électrique et magnétique sur une particule chargée. Dans le cadre de sa théorie électronique de la matière, Lorentz considérait les électrons comme des particules chargées élémentaires interagissant avec le champ électromagnétique. Il établit alors la relation :

\[\mathbf{F} = q\left( \mathbf{E} + \mathbf{v} \times \mathbf{B} \right)\]

Cette équation exprime que la force totale exercée sur une particule de charge q comporte deux contributions distinctes, une force électrique indépendante du mouvement, et une force magnétique qui dépend de la vitesse de la particule.

La nouveauté fondamentale de cette formulation résidait dans son caractère unificateur. Elle montrait que l’électricité et le magnétisme ne constituent pas deux interactions indépendantes, mais les deux aspects d’un même phénomène électromagnétique. Cette idée prendra une signification encore plus profonde après les travaux d’Einstein sur la relativité restreinte, qui révéleront que les champs électrique et magnétique se transforment l’un en l’autre selon le référentiel d’observation.

La force de Lorentz est aujourd’hui l’une des lois fondamentales de la physique. Elle intervient dans la description des accélérateurs de particules, des plasmas, des moteurs électriques, des tubes cathodiques, ainsi que dans l’ensemble de l’électrodynamique classique et relativiste.

L’invention de la pile électrique (Alessandro Volta – 1800)

L’étude de l’électricité produite par frottement, aussi appelée électricité statique, avait permis, dès le 18ème siècle, d’observer divers phénomènes tels que l’attraction et la répulsion de petits objets, ou encore l’étincelle électrique. Toutefois, ces expériences restaient limitées par l’impossibilité de produire un courant continu, stable et contrôlé. L’électricité demeurait alors un objet d’étude intermittent, difficilement quantifiable, et donc peu propice à un développement théorique robuste. Pour passer à une véritable science expérimentale de l’électricité, il fallait pouvoir produire et maintenir un courant électrique de manière continue. C’est précisément ce que permit l’invention de la pile électrique à la toute fin du 18ème siècle.

L’histoire commence dans les années 1780 avec les travaux du médecin et physiologiste italien Luigi Galvani, professeur à l’université de Bologne. En observant les contractions des pattes de grenouilles mortes lorsqu’elles étaient mises en contact avec deux métaux différents, Galvani pense avoir mis en évidence une électricité propre au vivant, qu’il baptise « électricité animale ». Selon lui, les tissus nerveux des grenouilles contiendraient intrinsèquement une forme d’électricité, libérée par le contact des métaux, qui agirait sur les muscles.

Cette interprétation séduit une partie de la communauté scientifique, qui y voit une manifestation de l’énergie vitale. Pourtant, certains chercheurs, plus sceptiques, cherchent une explication physico-chimique plutôt que biologique à ce phénomène. C’est le physicien et chimiste italien Alessandro Volta, qui va remettre en cause l’interprétation de Galvani. S’il ne nie pas les observations expérimentales, il conteste leur explication. Pour Volta, la cause des contractions n’est pas dans la grenouille, mais dans les métaux eux-mêmes : ce serait le contact de deux métaux différents en présence d’un liquide conducteur (comme un tissu animal ou une solution saline) qui produirait une différence de potentiel électrique.

Pour prouver sa thèse, Volta entreprend de reproduire les effets observés par Galvani sans recourir à aucun matériau organique. Il construit alors un dispositif purement artificiel, constitué de disques de cuivre (ou d’argent) et de zinc, séparés par des tampons de tissu imbibés de saumure (solution de sel et d’eau). En empilant ces éléments — cuivre / tissu salin / zinc — il constate qu’il obtient une tension électrique mesurable et surtout un courant continu, capable de produire une décharge perceptible au toucher.

En 1800[5], Volta annonce à la communauté scientifique la création de ce qu’on appellera plus tard la pile voltaïque, premier dispositif permettant de produire de l’électricité de manière contrôlée et reproductible. Cette pile est composée de lamelles de zinc (pôle négatif) et de cuivre ou d’argent (pôle positif), séparées par des tampons humides jouant le rôle d’électrolyte. Le principe est simple : chaque unité zinc / tissu / cuivre constitue une cellule élémentaire produisant une petite tension. L’empilement de plusieurs cellules permet d’augmenter la tension totale aux bornes du dispositif. L’électricité cesse alors d’être un phénomène fugace produit par frottement : elle devient une source d’énergie continue, maîtrisable, et disponible pour les expériences.

L’impact de cette découverte est immédiat. La pile voltaïque est saluée dans toute l’Europe, et Volta est invité à Paris en 1801 pour présenter ses travaux à l’Académie des sciences, devant Napoléon Bonaparte lui-même, qui lui témoignera un vif intérêt. La pile permet pour la première fois de réaliser des expériences prolongées sur les effets du courant, ouvrant la voie à l’électrochimie, l’électromagnétisme, et plus tard à la compréhension des particules élémentaires.

Des chercheurs comme Humphry Davy l’exploiteront dès les premières années pour décomposer chimiquement des composés et isoler de nouveaux éléments (sodium, potassium, calcium…). C’est aussi grâce à la pile que les premières tentatives de mesure quantitative de l’électricité voient le jour, préparant le terrain aux lois de Faraday sur l’électrolyse.

L’invention de la pile voltaïque marque un tournant dans l’histoire de la physique. En rendant possible une production continue d’électricité, elle transforme l’électricité d’objet de curiosité en outil scientifique puissant, mesurable et reproductible. Volta, en voulant réfuter une hypothèse vitaliste, pose en réalité les bases de toute l’électricité moderne. Paradoxalement, c’est en cherchant à expliquer les contractions d’une grenouille que l’on a découvert le principe fondamental des batteries contemporaines.

Les rayons cathodiques (William Crookes – 1869)

L’histoire des rayons cathodiques est indissociable de la quête pour comprendre la nature profonde de l’électricité et de la matière. Avant même que l’on découvre l’électron en tant que particule, les scientifiques se sont interrogés sur un phénomène mystérieux observé dans des tubes de verre contenant du gaz raréfié et soumis à une différence de potentiel entre deux électrodes. Ces expériences, qui mettaient en jeu des décharges électriques dans les gaz, allaient s’avérer cruciales pour révéler l’existence des composants fondamentaux de l’atome.

L’observation la plus ancienne de décharge électrique est bien sûr la foudre, longtemps considérée comme un symbole de puissance divine. Il faudra attendre le 18ème siècle pour qu’on commence à comprendre qu’il s’agissait d’un phénomène physique naturel. L’Américain Benjamin Franklin, par son expérience restée célèbre du cerf-volant en 1752, montra que la foudre était une décharge électrique atmosphérique, ce qui conduira à l’invention du paratonnerre.

Mais l’étude des décharges électriques ne se limite pas aux cieux. En 1709, le physicien britannique Francis Hauksbee[6], observe un phénomène lumineux intrigant : lorsqu’un gaz faiblement pressurisé est contenu dans une sphère de verre reliée à une source d’électricité statique, une lumière bleutée apparaît. Ce phénomène, bien que mal compris à l’époque, est aujourd’hui expliqué par l’excitation des atomes du gaz par des électrons, suivie d’une émission de lumière lors de leur désexcitation. Cependant, les conditions expérimentales restaient rudimentaires, et l’analyse rigoureuse des décharges dans les gaz nécessitait un vide bien plus poussé.

Un bond en avant est franchi dans les années 1850 grâce à l’allemand Heinrich Geissler[7], souffleur de verre et inventeur. Il met au point une pompe à vide performante permettant d’atteindre une pression du gaz environ 10 000 fois inférieure à la pression atmosphérique. Avec cette innovation, il conçoit les tubes de Geissler : des tubes en verre contenant du gaz raréfié, fermés par deux électrodes et connectés à une source de haute tension.

Lorsqu’une différence de potentiel est appliquée, une lueur colorée emplit le tube, différente selon le gaz utilisé. Si ces tubes sont d’abord perçus comme de simples curiosités ou objets décoratifs, ils ouvriront une nouvelle ère dans la physique expérimentale. En effet, à mesure que le vide dans les tubes devient plus poussé, de nouveaux phénomènes apparaissent, bien plus étranges.

C’est le Britannique William Crookes[8] qui, en 1869, va donner une dimension scientifique décisive à ces observations. Grâce à des pompes à vide encore plus efficaces, il conçoit un tube dans lequel le gaz est presque totalement évacué. Lorsqu’une tension est appliquée entre une cathode (électrode négative) et une anode (électrode positive), une lumière n’apparaît plus dans le gaz, mais se condense en une lueur fluorescente sur la paroi opposée à la cathode.

Un phénomène nouveau est observé : quelque chose semble jaillir de la cathode, traverser l’espace vide et venir frapper le verre, produisant une fluorescence. Lorsqu’on place un obstacle (comme une croix métallique) dans le trajet supposé de ce faisceau, une ombre nette apparaît sur la paroi fluorescente. On conclut alors à la présence de véritables rayons rectilignes, émis par la cathode. Ce sont les rayons cathodiques. Crookes pense avoir affaire à des particules chargées en mouvement. Il observe en outre que ces rayons sont capables de faire tourner une petite hélice placée sur leur trajectoire, ce qui suggère qu’ils transportent de la quantité de mouvement.

La nature exacte de ces rayons fait alors l’objet d’un débat scientifique intense. Sont-ils des ondes électromagnétiques ou des particules matérielles ? Deux écoles s’opposent :

  • Du côté allemand, des physiciens comme Heinrich Hertz ou Philip Lenard soutiennent l’idée que les rayons cathodiques sont des ondes, analogues à la lumière, mais invisibles.
  • Du côté britannique, Crookes, bientôt rejoint par Thomson, défend la thèse corpusculaire : les rayons seraient constitués de particules matérielles chargées négativement.

Pour trancher, il faut analyser comment ces rayons réagissent à des champs électriques ou magnétiques. Or, Hertz, dans ses expériences, ne parvient pas à les dévier par un champ électrique. Il en conclut à tort qu’ils ne possèdent pas de charge. En 1895, le physicien français Jean Perrin[9] reprend ces expériences et montre que les rayons cathodiques transportent une charge négative, ce qu’il démontre en les faisant pénétrer dans une enceinte de Faraday, où il détecte une charge accumulée. Il démontre également qu’ils sont déviés par un champ magnétique, ce qui est incompatible avec une nature purement ondulatoire.

Il conclut clairement que les rayons cathodiques sont des particules de matière, et non des ondes. Les travaux de Perrin fournissent les bases expérimentales qui permettront à Joseph John Thomson, en 1897, de mesurer le rapport entre la charge et la masse de ces particules. Ce rapport est extrêmement élevé, ce qui suggère que ces entités sont bien plus légères que n’importe quel atome connu. Il vient ainsi de mettre en évidence la première particule subatomique, qu’on appellera bientôt l’électron.

Les rayons cathodiques ont été la porte d’entrée vers le monde microscopique. Étudiés d’abord comme un phénomène lumineux mystérieux, ils se sont révélés être la manifestation d’un faisceau de particules élémentaires. Le débat entre ondes et particules, qui animera toute la physique quantique au 20ème siècle, était déjà là, en germe, dans les tubes de Crookes. Grâce à ces rayons, on découvrit non seulement l’électron, mais on entra dans une nouvelle ère, celle de la physique des particules et de la structure intime de la matière.

Conclusion

L’histoire de l’électricité montre de manière exemplaire comment la physique progresse : à partir de phénomènes d’abord observés comme de simples curiosités, elle construit peu à peu des concepts, des instruments et des lois capables d’en révéler la structure profonde. Ce qui n’était au départ qu’une propriété étrange de l’ambre frotté est ainsi devenu, au fil des siècles, un domaine central de la science, doté de ses grandeurs propres, de ses dispositifs expérimentaux et de son langage mathématique.

Les travaux sur l’électricité statique ont introduit l’idée de charge électrique et de conservation de cette charge. Les lois de Coulomb, d’Ampère, puis la synthèse électromagnétique du 19ème siècle ont donné un cadre théorique à l’étude des interactions électriques et magnétiques. L’invention de la pile a, quant à elle, transformé l’électricité en phénomène contrôlable, continu et mesurable, ouvrant la voie à une physique expérimentale beaucoup plus riche. Enfin, l’étude des décharges dans les gaz raréfiés a révélé que l’électricité n’était pas seulement une propriété abstraite des corps, mais qu’elle pouvait être transportée par des entités bien réelles.

C’est précisément ce dernier point qui prépare la découverte décisive à venir. Avec les rayons cathodiques, les physiciens commencent à soupçonner que la charge électrique n’est pas répartie de manière continue dans la matière, mais portée par des corpuscules identiques, susceptibles d’être extraits des atomes. L’électricité cesse alors d’être seulement un phénomène macroscopique, elle devient une voie d’accès à la structure intime de la matière.

Ainsi, bien avant la découverte de l’électron, l’étude de l’électricité en avait déjà dessiné les contours conceptuels. Il restait à identifier expérimentalement le porteur élémentaire de la charge négative, à mesurer ses propriétés, et à comprendre qu’il s’agissait d’un constituant universel de tous les atomes. C’est cette étape décisive, au croisement de l’électricité, de l’atomisme et de la physique expérimentale, qui ouvrira véritablement l’ère de la physique subatomique.

  1. William Gilbert, « De magnete magnetisque corporibus », Londres, 1600

  2. Benjamin Franklin, “Experiments and observations on electricity”, made at Philadelphia in America, 1751

  3. Coulomb, C. A., « Premier mémoire sur l’électricité et le magnétisme ». Histoire de l’Académie Royale des Sciences, avec les Mémoires de Mathématique et de Physique. Paris : Imprimerie Royale (1785) ; « Second mémoire sur l’électricité et le magnétisme ». Histoire de l’Académie Royale des Sciences (1787) ; « Troisième mémoire sur l’électricité et le magnétisme ». Histoire de l’Académie Royale des Sciences (1789).

  4. André-Marie Ampère, « Théorie mathématique des phénomènes électrodynamiques, uniquement déduite de l’expérience », 1826

  5. Volta, A.,On the Electricity Excited by the Mere Contact of Conducting Substances of Different Kinds”. Philosophical Transactions of the Royal Society of London, 90, 403-431, 1800

  6. Hauksbee, F.,Physico-Mechanical Experiments on Various Subjects”. London, R. Brugis, 1709

  7. Plücker, J.,On the Spectra of Gases Contained in Geissler’s Tubes”. Philosophical Magazine, 16, 1–20, 1858

  8. Crookes, W.,On Radiant Matter”. Proceedings of the Royal Institution of Great Britain, 9, 147–181, 1879

  9. Perrin, J., « Nouvelles expériences sur les rayons cathodiques ». Comptes Rendus de l’Académie des Sciences, 121, 1130-1133, 1895

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