Après avoir étudié la structure des noyaux, la radioactivité, les réactions nucléaires et l’origine de l’énergie nucléaire, nous pouvons maintenant aborder le dispositif qui permet d’exploiter cette énergie de manière contrôlée : le réacteur nucléaire. Un réacteur n’est pas seulement un lieu où se produisent des fissions. C’est un système complexe conçu pour entretenir une réaction en chaîne, extraire la chaleur produite, convertir cette chaleur en énergie utile et confiner les substances radioactives.
Le principe physique de départ est la fission d’un noyau lourd, comme l’uranium 235 ou le plutonium 239. Lorsqu’un neutron est capturé par un noyau fissile, celui-ci peut former un noyau composé excité, se déformer, puis se scinder en deux fragments plus légers. Cette fission libère une énergie d’environ \(200\ MeV\) par noyau fissionné, principalement sous forme d’énergie cinétique des fragments. Dans le combustible, ces fragments sont rapidement freinés et leur énergie devient de la chaleur. C’est cette chaleur qui constitue la source énergétique du réacteur.
Mais la fission possède une propriété supplémentaire décisive : elle émet des neutrons. Or, dans un réacteur à fission, tout repose sur la maîtrise de ces neutrons. Ils sont à la fois les produits de la fission et les agents qui peuvent provoquer les fissions suivantes. Une réaction en chaîne devient possible parce qu’un neutron peut déclencher une fission, qui libère de nouveaux neutrons, capables à leur tour d’atteindre d’autres noyaux fissiles. Toute la physique du réacteur consiste alors à contrôler ce bilan neutronique : produire assez de neutrons pour entretenir la chaîne, en ralentir certains pour les rendre plus efficaces, en absorber d’autres pour réguler la puissance, et limiter les pertes par fuite. C’est cette maîtrise des neutrons qui transforme la fission en source d’énergie contrôlée.
Cette condition est décrite par la notion de criticité. Lorsque le facteur de multiplication neutronique vaut \(k = 1\), chaque génération de neutrons remplace exactement la précédente : le réacteur est critique, et sa puissance peut rester constante. Si \(k < 1\), la réaction décroît ; si \(k > 1\), elle augmente. Comprendre un réacteur nucléaire, c’est donc d’abord comprendre le devenir des neutrons : leur naissance par fission, leur ralentissement éventuel, leur capture par un noyau fissile, leur absorption par des matériaux de contrôle, ou leur fuite hors du cœur.
Les composants d’un réacteur traduisent cette logique neutronique en architecture concrète. Le combustible contient les noyaux fissiles et fertiles. Le modérateur ralentit les neutrons dans les réacteurs thermiques. Les barres de contrôle et les absorbants ajustent le nombre de neutrons disponibles. Le fluide caloporteur extrait la chaleur du cœur. Les gaines, la cuve, les circuits et l’enceinte de confinement forment des barrières successives destinées à retenir les matières radioactives.
Dans les réacteurs à eau sous pression, qui constituent l’une des filières les plus répandues, l’eau du circuit primaire joue à la fois le rôle de modérateur et de caloporteur. Elle circule sous forte pression afin de rester liquide dans le cœur, transporte la chaleur vers des générateurs de vapeur, puis cède cette chaleur à un circuit secondaire. La vapeur du circuit secondaire entraîne une turbine couplée à un alternateur. Le réacteur nucléaire apparaît alors comme une centrale thermique dont la source de chaleur n’est pas chimique, mais nucléaire.
L’exploitation d’un réacteur ne se limite toutefois pas à produire de l’énergie. Même après l’arrêt de la réaction en chaîne, les produits de fission radioactifs continuent à se désintégrer et à dégager une chaleur résiduelle. Le combustible usé reste radioactif, chaud et isotopiquement complexe. Sa gestion, celle des produits de fission, des actinides et des déchets radioactifs, fait donc partie intégrante de la physique et de la technologie des réacteurs.
La sûreté nucléaire repose alors sur trois fonctions fondamentales : contrôler, refroidir, confiner. Contrôler la réaction en chaîne, refroidir le combustible en fonctionnement comme après l’arrêt, et confiner les radionucléides sont les trois exigences autour desquelles s’organise toute l’architecture d’un réacteur. Ces fonctions ne sont pas ajoutées après coup : elles découlent directement de la nature même de la fission, des neutrons et des produits radioactifs.
Il existe enfin plusieurs grandes familles de réacteurs. Les réacteurs à eau sous pression, à eau bouillante, à eau lourde, au graphite, à neutrons rapides ou à sels fondus diffèrent par leur combustible, leur modérateur, leur caloporteur et leur spectre neutronique. Les perspectives futures explorent aussi de nouveaux cycles du combustible, une meilleure valorisation de l’uranium 238, la transmutation de certains actinides, les petits réacteurs modulaires ou encore les réacteurs à sels fondus. À côté de ces filières de fission, la fusion contrôlée représente une autre voie : non plus maîtriser une réaction en chaîne neutronique, mais confiner un plasma de noyaux légers.
Dans cet article, nous allons donc suivre le réacteur nucléaire depuis son origine microscopique, la fission d’un noyau, jusqu’à son organisation macroscopique : cœur, combustible, neutrons, circuits thermiques, contrôle, sûreté, déchets et perspectives. L’objectif est de montrer qu’un réacteur nucléaire est avant tout une machine à maîtriser les neutrons et la chaleur qu’ils permettent de produire.
La fission nucléaire : la source microscopique de chaleur
Un réacteur nucléaire exploite l’énergie libérée par la fission de noyaux lourds. À l’échelle microscopique, l’événement fondamental est la scission d’un noyau fissile, comme l’uranium 235 ou le plutonium 239, après absorption d’un neutron. Cette réaction transforme un noyau lourd en deux fragments de masse intermédiaire, accompagnés de quelques neutrons et de rayonnements gamma.
Dans le cas de l’uranium 235, la réaction commence par la capture d’un neutron :
\[\ _{92}^{235}U + n \rightarrow \ _{92}^{236}U^{*}\]
Le noyau formé, \(\ ^{236}U^{*}\), est un noyau composé excité. L’astérisque indique que le système possède un excès d’énergie interne. Il peut alors se déformer, s’allonger, puis se scinder en deux fragments plus légers. Une réaction possible est :
\[\ _{92}^{235}U + n \rightarrow \ _{56}^{141}Ba + \ _{36}^{92}Kr + 3n + E\]
Cet exemple est classique, mais il ne représente qu’un canal parmi beaucoup d’autres. La fission ne produit pas toujours du baryum 141 et du krypton 92 : elle donne une distribution de fragments, avec différentes masses et différentes charges. Ce qui est général, en revanche, c’est la production de deux fragments principaux, de quelques neutrons et d’une énergie de l’ordre de \(200\ MeV\) par fission.
Cette énergie provient de la différence d’énergie de liaison entre le noyau initial et les produits finaux. Les noyaux très lourds, comme l’uranium ou le plutonium, sont moins fortement liés par nucléon que les noyaux de masse intermédiaire. Après fission, les fragments obtenus sont plus proches de la région de stabilité maximale de la courbe d’énergie de liaison. Ils sont donc globalement plus liés. Leur masse totale est légèrement plus faible que celle du noyau initial et du neutron incident, et cette différence de masse est libérée sous forme d’énergie :
\[E = \Delta mc^{2}\]
Dans un réacteur, cette énergie apparaît d’abord principalement comme énergie cinétique des fragments de fission. Les deux fragments, fortement chargés positivement, se repoussent violemment par interaction coulombienne au moment de la scission. Ils sont éjectés à grande vitesse dans le combustible. Comme ils sont lourds et très chargés, ils parcourent une distance très courte avant d’être freinés par les électrons et les noyaux du matériau environnant.
Ce freinage transforme rapidement leur énergie cinétique en agitation microscopique de la matière, c’est-à-dire en chaleur. C’est là le point essentiel : un réacteur nucléaire n’utilise pas directement l’énergie des noyaux sous forme électrique. Il convertit d’abord l’énergie cinétique des fragments de fission en chaleur dans le combustible.
Une partie de l’énergie est également portée par les neutrons émis lors de la fission. Ces neutrons sont produits avec des énergies typiquement de l’ordre du MeV. Ils peuvent perdre leur énergie par collisions dans le combustible, le modérateur ou les autres matériaux du cœur. Ils jouent surtout un rôle fondamental dans l’entretien de la réaction en chaîne : s’ils sont capturés par d’autres noyaux fissiles, ils peuvent provoquer de nouvelles fissions.
On peut se représenter ce mécanisme comme une succession de générations de neutrons. Une première fission d’un noyau d’uranium 235 émet en moyenne deux à trois neutrons. Si certains de ces neutrons rencontrent à leur tour d’autres noyaux fissiles et provoquent leur fission, ils engendrent une deuxième génération de neutrons, puis une troisième, et ainsi de suite. La réaction prend alors la forme d’une arborescence, ou d’une sorte de pyramide de générations successives : une fission initiale peut en déclencher plusieurs autres, chacune produisant à son tour de nouveaux neutrons.
Cette image permet de comprendre pourquoi la fission est bien plus qu’une simple réaction nucléaire isolée. Elle peut devenir un phénomène collectif et auto-entretenu, à condition qu’un nombre suffisant de neutrons survive d’une génération à l’autre. En pratique, tous les neutrons produits ne provoquent pas une nouvelle fission : certains s’échappent du cœur, d’autres sont absorbés sans effet utile, et d’autres encore sont ralentis avant d’être éventuellement capturés. Mais si, en moyenne, chaque génération de fissions en produit une nouvelle, la réaction en chaîne peut se maintenir. C’est cette possibilité qui fait de la fission non seulement une source d’énergie microscopique, mais aussi le fondement physique du fonctionnement d’un réacteur nucléaire.

Les photons gamma prompts contribuent eux aussi au bilan énergétique. Ils sont émis lors de la désexcitation des fragments ou du noyau composé. Plus pénétrants que les fragments chargés, ils déposent leur énergie plus loin dans la matière, par interaction avec les électrons et les noyaux du milieu.
Enfin, les fragments de fission sont généralement riches en neutrons et instables. Ils se désintègrent progressivement par radioactivité bêta, souvent accompagnée d’émissions gamma. Ces désintégrations ne participent pas directement à la réaction en chaîne, mais elles libèrent encore de l’énergie après la fission initiale. Elles sont à l’origine d’une partie de la chaleur résiduelle, qui subsiste même après l’arrêt du réacteur.
La fission est donc la source microscopique de chaleur du réacteur. Chaque événement libère une énergie minuscule à l’échelle humaine, mais immense à l’échelle nucléaire. Multipliée par un très grand nombre de noyaux fissionnés par seconde, cette énergie devient une puissance macroscopique considérable. Le rôle du réacteur est alors de maintenir ces fissions dans un régime contrôlé, d’évacuer la chaleur produite et de confiner les produits radioactifs qui en résultent.
Réaction en chaîne et criticité
La fission d’un noyau lourd ne constitue pas seulement une source d’énergie ponctuelle. Elle possède une propriété décisive : elle produit des neutrons capables de provoquer d’autres fissions. C’est cette possibilité de propagation, de génération en génération, qui permet de passer d’un événement microscopique isolé à une production macroscopique d’énergie.
Dans le cas de l’uranium 235, une fission induite par neutron peut s’écrire schématiquement :
\[n + \ _{92}^{235}U \rightarrow \ _{92}^{236}U^{*} \rightarrow \text{fragments} + \nu n + E\]
Où \(\nu\) désigne le nombre moyen de neutrons émis par fission. Pour l’uranium 235, ce nombre est généralement de l’ordre de deux à trois. Ces neutrons sont émis presque immédiatement : on les appelle les neutrons prompts. Ils transportent une partie de l’énergie de fission et constituent surtout les agents de la réaction en chaîne.
On peut se représenter le phénomène sous forme de générations successives. Une première fission produit plusieurs neutrons. Si l’un de ces neutrons est capturé par un autre noyau fissile, il peut provoquer une nouvelle fission, qui produira à son tour d’autres neutrons. Ces neutrons appartiennent alors à la génération suivante. La réaction peut donc prendre la forme d’une cascade : une fission initiale en entraîne plusieurs autres, puis celles-ci peuvent en entraîner d’autres à leur tour.
Cette image de pyramide est utile, mais elle est volontairement simplifiée. Dans un réacteur réel, tous les neutrons produits ne provoquent pas une nouvelle fission. Certains s’échappent du cœur avant d’être capturés : on parle de fuite neutronique. D’autres sont absorbés par des noyaux qui ne fissionnent pas, par exemple l’uranium 238, les matériaux de structure, le modérateur, le fluide caloporteur, les barres de contrôle ou certains produits de fission. D’autres encore perdent de l’énergie par collisions avant d’être éventuellement capturés. La réaction en chaîne dépend donc non pas seulement du nombre de neutrons émis, mais du nombre de neutrons réellement efficaces pour provoquer de nouvelles fissions.
Pour quantifier cette idée, on introduit le facteur de multiplication neutronique, noté \(k\). Il compare le nombre de neutrons efficaces d’une génération au nombre de neutrons efficaces de la génération précédente :
\[k = \frac{\text{nombre~de~neutrons~efficaces~}\overset{ˋ}{\text{a}}\text{~la~g}\overset{ˊ}{\text{e}}\text{n}\overset{ˊ}{\text{e}}\text{ration~}n + 1}{\text{nombre~de~neutrons~efficaces~}\overset{ˋ}{\text{a}}\text{~la~g}\overset{ˊ}{\text{e}}\text{n}\overset{ˊ}{\text{e}}\text{ration~}n}\]
Cette grandeur résume le bilan neutronique du cœur. Elle tient compte à la fois de la production de neutrons par fission, de leur ralentissement éventuel, de leur absorption utile dans le combustible fissile, de leur absorption parasite dans d’autres matériaux, et de leur fuite hors du système.
Si \(k < 1\), le système est sous-critique. Chaque génération produit moins de neutrons efficaces que la précédente. La réaction en chaîne décroît progressivement et finit par s’éteindre si aucune source externe de neutrons ne l’alimente. Un système sous-critique peut encore contenir de la matière fissile et produire quelques fissions, mais il ne peut pas entretenir seul une réaction en chaîne stable.
Si \(k = 1\), le système est critique. Chaque génération de neutrons efficaces remplace exactement la génération précédente. Le nombre de fissions par unité de temps reste constant, et la puissance du réacteur peut être maintenue stable. Le mot « critique » ne signifie donc pas que le système est dangereux ou incontrôlé ; il signifie que la réaction en chaîne est auto-entretenue à un niveau constant.
Si \(k > 1\), le système est surcritique. Chaque génération produit plus de neutrons efficaces que la précédente. Le nombre de fissions augmente donc avec le temps. Dans un réacteur, une légère sur criticité contrôlée permet d’augmenter progressivement la puissance. Une sur criticité trop importante, en revanche, conduirait à une croissance trop rapide du taux de fission.
La notion de criticité ne doit pas être confondue avec la puissance absolue. Un réacteur peut être critique à faible puissance ou à forte puissance. La criticité décrit l’évolution relative de la population neutronique d’une génération à la suivante, tandis que la puissance dépend du nombre total de fissions produites par seconde. Un réacteur critique à faible puissance reste stable. Un réacteur critique à forte puissance reste également stable, mais produit beaucoup plus de chaleur.
La valeur de \(k\ \)dépend fortement de la géométrie du cœur et des matériaux présents. Un cœur plus grand limite les fuites neutroniques, car les neutrons ont moins de probabilité de s’échapper avant d’interagir. La forme joue également un rôle : à volume donné, une géométrie compacte réduit la surface par laquelle les neutrons peuvent fuir. La composition du combustible, son enrichissement en isotope fissile, la présence d’un modérateur, de matériaux absorbants ou de réflecteurs neutroniques influencent aussi le bilan.
C’est ici qu’intervient la notion de masse critique, souvent mal comprise. La masse critique n’est pas une valeur universelle attachée uniquement à un isotope. Elle désigne la quantité minimale de matière fissile nécessaire pour qu’une configuration donnée puisse atteindre \(k = 1\). Elle dépend donc de l’isotope considéré, mais aussi de l’enrichissement, de la densité, de la géométrie, du modérateur, des absorbeurs et de l’environnement neutronique. Autrement dit, la criticité n’est pas seulement une question de masse : c’est une question de bilan neutronique.
Dans les réacteurs thermiques, ce bilan repose notamment sur le ralentissement des neutrons. Les neutrons issus de la fission sont rapides, avec des énergies typiquement de l’ordre du MeV. Or la probabilité de fission de l’uranium 235 est beaucoup plus grande pour des neutrons lents, dits thermiques. Le modérateur (eau légère, eau lourde ou graphite) ralentit donc les neutrons par collisions successives, afin de les amener dans une gamme d’énergie où ils sont plus efficaces pour provoquer de nouvelles fissions.
Mais le modérateur ne doit pas trop absorber les neutrons. Un bon modérateur doit réduire leur énergie tout en laissant subsister une population suffisante de neutrons capables d’atteindre les noyaux fissiles. Le cœur d’un réacteur est donc conçu comme un compromis : il faut ralentir les neutrons, limiter les fuites, éviter les absorptions inutiles, et conserver assez d’absorptions utiles dans le combustible pour maintenir \(k\)au voisinage de 1.
Le contrôle de la criticité repose ensuite sur des matériaux absorbants. Les barres de contrôle, constituées de bore, de cadmium, d’hafnium ou d’autres absorbeurs efficaces, permettent de retirer des neutrons de la réaction en chaîne. Lorsqu’elles sont insérées davantage dans le cœur, elles absorbent plus de neutrons, ce qui diminue \(k\). Lorsqu’elles sont retirées, davantage de neutrons restent disponibles pour provoquer des fissions, ce qui augmente \(k\).
Il existe aussi des absorbeurs dissous ou produits dans le cœur. Dans certains réacteurs à eau sous pression, du bore peut être dissous dans le circuit primaire afin d’ajuster lentement la réactivité du cœur. À l’inverse, certains produits de fission, comme le xénon 135, absorbent fortement les neutrons et peuvent réduire temporairement la réactivité. La criticité dépend donc aussi de l’histoire du réacteur : puissance passée, composition du combustible et accumulation des produits de fission.
Un rôle particulièrement important est joué par les neutrons retardés. La grande majorité des neutrons de fission sont prompts, mais une petite fraction est émise plus tard par la désintégration radioactive de certains fragments de fission. Ces neutrons retardés apparaissent avec des délais allant de fractions de seconde à plusieurs dizaines de secondes. Leur proportion est faible, mais ils sont indispensables pour le contrôle pratique des réacteurs, car ils ralentissent l’évolution de la population neutronique. Grâce à eux, les systèmes mécaniques de contrôle, comme les barres, peuvent agir à temps.
Ainsi, un réacteur nucléaire fonctionne en maintenant un équilibre dynamique entre production et pertes de neutrons. Trop peu de neutrons efficaces, et la réaction s’éteint. Trop de neutrons efficaces, et la puissance augmente. Au point critique, la chaîne se maintient de manière stable. Toute la physique du réacteur peut donc être lue comme une gestion fine du devenir des neutrons : les produire, les ralentir, les guider, en absorber une partie, en conserver suffisamment, et éviter qu’ils ne s’échappent.
La criticité est donc le principe qui transforme la fission en source d’énergie contrôlable. Une fission isolée libère environ \(200\ MeV\), mais un réacteur maintient un nombre immense de fissions par seconde dans un régime stable. La réaction en chaîne n’est pas simplement une multiplication incontrôlée : dans un réacteur, elle est un équilibre entretenu, ajusté et surveillé en permanence par la conception du cœur, les matériaux utilisés et les dispositifs de contrôle.
Le cycle de vie d’un neutron dans le cœur
Dans un réacteur nucléaire, tout repose sur le devenir des neutrons. La fission produit de l’énergie, mais ce sont les neutrons qui permettent à la réaction de se propager, de se maintenir ou de s’éteindre. Comprendre le fonctionnement d’un cœur de réacteur revient donc en grande partie à suivre le parcours possible d’un neutron depuis sa naissance jusqu’à sa disparition.
Un neutron naît généralement au moment d’une fission. Lorsqu’un noyau comme l’uranium 235 se scinde, il émet deux ou trois neutrons prompts, avec une énergie typiquement de l’ordre du MeV. Ces neutrons sont dits rapides. Ils quittent les fragments de fission avec une grande vitesse et commencent à traverser le combustible et les matériaux environnants.
À partir de cet instant, plusieurs destins sont possibles. Le neutron peut provoquer une nouvelle fission, être capturé sans fission, être ralenti par collisions, ou encore s’échapper du cœur. C’est l’équilibre statistique entre ces différentes possibilités qui détermine si le réacteur est sous-critique, critique ou surcritique.
Dans un réacteur thermique, le neutron rapide doit d’abord être ralenti. Cette étape est appelée modération. Le neutron perd progressivement son énergie lors de collisions avec les noyaux légers du modérateur, par exemple l’hydrogène de l’eau, le deutérium de l’eau lourde ou le carbone du graphite. À chaque collision, une partie de son énergie cinétique est transférée au noyau rencontré.
Ce ralentissement est particulièrement efficace lorsque le neutron entre en collision avec un noyau de masse comparable à la sienne. C’est pourquoi l’hydrogène est un excellent ralentisseur : un neutron peut perdre une fraction importante de son énergie lors d’un choc avec un proton. Après de nombreuses collisions, le neutron atteint une énergie beaucoup plus faible, comparable à l’agitation thermique du milieu. On parle alors de neutron thermique.
L’intérêt de cette thermalisation est lié à la section efficace de fission. Pour l’uranium 235, la probabilité qu’un neutron provoque une fission est beaucoup plus élevée lorsque le neutron est lent que lorsqu’il est rapide. À basse énergie, le neutron reste plus longtemps au voisinage du noyau et sa longueur d’onde de de Broglie est plus grande ; il peut donc être capturé plus efficacement par le noyau fissile. Cette capture forme un noyau composé excité :
\[\ _{92}^{235}U + n \rightarrow \ _{92}^{236}U^{*}\]
Ce dernier peut ensuite fissionner. Dans un réacteur thermique, le modérateur sert donc à transformer les neutrons rapides produits par fission en neutrons lents plus efficaces pour entretenir la chaîne.
Cependant, le ralentissement n’est pas sans risque pour le bilan neutronique. Pendant qu’il se thermalise, le neutron peut être absorbé par un noyau qui ne provoque pas de fission. Il peut être capturé par l’uranium 238, par le modérateur, par les matériaux de structure, par le fluide caloporteur, ou par des produits de fission. Ces absorptions retirent le neutron de la chaîne. On les appelle souvent des absorptions parasites lorsqu’elles ne contribuent pas à maintenir la réaction.
La capture par l’uranium 238 occupe une place particulière. Elle ne provoque généralement pas de fission avec des neutrons thermiques, mais elle peut transformer l’uranium 238 en plutonium 239 après deux désintégrations bêta :
\[{\ _{92}^{238}U + n \rightarrow \ _{92}^{239}U }{\ _{92}^{239}U \rightarrow \ _{93}^{239}Np + e^{-} + {\overset{ˉ}{\nu}}_{e} }{\ _{93}^{239}Np \rightarrow \ _{94}^{239}Pu + e^{-} + {\overset{ˉ}{\nu}}_{e}}\]
Le plutonium 239 est fissile et peut contribuer plus tard à la production d’énergie. Ainsi, certaines captures qui ne provoquent pas immédiatement de fission modifient progressivement la composition du combustible.
Un neutron peut aussi être absorbé volontairement par un matériau de contrôle. Les barres de contrôle contiennent des isotopes qui capturent fortement les neutrons, comme le bore, le cadmium ou le hafnium. Lorsqu’un neutron est absorbé par ces matériaux, il est retiré de la population disponible pour provoquer de nouvelles fissions. C’est l’un des moyens principaux de réguler la puissance du réacteur.
Une autre possibilité est la fuite neutronique. Le neutron peut sortir du cœur avant d’être absorbé. La probabilité de fuite dépend de la taille et de la géométrie du cœur. Un petit cœur présente une surface importante par rapport à son volume : les neutrons ont donc plus de chances de s’échapper. Un cœur plus grand ou mieux entouré par un réflecteur neutronique limite ces pertes.
Le réflecteur neutronique est un matériau placé autour du cœur pour renvoyer une partie des neutrons vers la région fissile. Il ne réfléchit pas les neutrons comme un miroir réfléchit la lumière, mais augmente la probabilité qu’ils soient diffusés vers l’intérieur plutôt que perdus vers l’extérieur. Cela améliore le bilan neutronique.
Le destin le plus important, du point de vue de la réaction en chaîne, est la fission induite. Si le neutron est capturé par un noyau fissile dans de bonnes conditions, il peut déclencher une nouvelle fission :
\[n + \ _{92}^{235}U \rightarrow \text{fragments} + \nu n + E\]
Le neutron disparaît alors comme projectile, mais sa capture produit plusieurs nouveaux neutrons. C’est ainsi que la chaîne se poursuit. Un neutron efficace n’est donc pas un neutron qui survit longtemps, mais un neutron qui contribue à créer la génération suivante.
On peut résumer les principaux destins d’un neutron dans le cœur avec l’illustration suivante.

Le fonctionnement d’un réacteur consiste à ajuster les probabilités relatives de ces différents chemins. Il faut produire assez de neutrons, en perdre suffisamment pour contrôler la chaîne, mais pas trop pour éviter son extinction. Il faut ralentir les neutrons si l’on veut exploiter efficacement l’uranium 235 dans un réacteur thermique, tout en limitant les absorptions inutiles. Il faut enfin tenir compte de l’évolution du combustible et de l’accumulation des produits de fission.
Le cycle de vie d’un neutron est donc le fil conducteur de la physique des réacteurs. La puissance du cœur, sa stabilité, son contrôle, son rendement en combustible et sa sûreté dépendent tous du même bilan : combien de neutrons sont produits, combien sont ralentis, combien sont absorbés utilement, combien sont perdus, et combien provoquent la génération suivante de fissions.
Combustibles nucléaires : fissile, fertile, enrichi, MOX
Le combustible nucléaire est la matière dans laquelle se produisent les fissions qui alimentent le réacteur. Il ne suffit pas qu’un matériau contienne des noyaux lourds : encore faut-il que certains de ces noyaux puissent fissionner avec les neutrons disponibles dans le cœur. La nature du combustible, sa composition isotopique et son évolution au cours du fonctionnement déterminent donc une grande partie de la physique du réacteur.
Une distinction essentielle est celle entre noyaux fissiles et noyaux fertiles. Un noyau fissile est un noyau capable de fissionner après capture d’un neutron, notamment d’un neutron lent dans les réacteurs thermiques. Les principaux isotopes fissiles utilisés ou produits dans les réacteurs sont :
\[\ ^{235}U,\ ^{239}Pu,\ ^{233}U\]
L’uranium 235 est le combustible fissile le plus important dans les réacteurs actuels. Lorsqu’il capture un neutron, il forme un noyau composé excité :
\[\ _{92}^{235}U + n \rightarrow \ _{92}^{236}U^{*}\]
Ce noyau peut ensuite se scinder en deux fragments, en libérant de l’énergie et de nouveaux neutrons. C’est cette propriété qui permet d’entretenir une réaction en chaîne.
Un noyau fertile, en revanche, ne fissionne pas facilement avec des neutrons thermiques, mais il peut être transformé en noyau fissile après capture d’un neutron et désintégrations radioactives. Le cas le plus important est l’uranium 238 :
\[\ _{92}^{238}U + n \rightarrow \ _{92}^{239}U\]
L’uranium 239 est instable et se désintègre par radioactivité bêta moins :
\[\ _{92}^{239}U \rightarrow \ _{93}^{239}Np + e^{-} + {\overset{ˉ}{\nu}}_{e}\]
Puis :
\[\ _{93}^{239}Np \rightarrow \ _{94}^{239}Pu + e^{-} + {\overset{ˉ}{\nu}}_{e}\]
Le plutonium 239 ainsi formé est fissile. Cela signifie qu’un réacteur contenant de l’uranium 238 ne se contente pas de consommer l’uranium 235 initial : il produit progressivement du plutonium, dont une partie peut ensuite contribuer aux fissions et donc à la production d’énergie.
Une autre filière fertile possible repose sur le thorium 232. Après capture d’un neutron, il peut conduire à l’uranium 233, qui est fissile :
\[{\ _{90}^{232}Th + n \rightarrow \ _{90}^{233}Th }{\ _{90}^{233}Th \rightarrow \ _{91}^{233}Pa + e^{-} + {\overset{ˉ}{\nu}}_{e} }{\ _{91}^{233}Pa \rightarrow \ _{92}^{233}U + e^{-} + {\overset{ˉ}{\nu}}_{e}}\]
Cette possibilité explique l’intérêt porté aux cycles au thorium, même si leur mise en œuvre industrielle reste beaucoup moins développée que celle du cycle uranium-plutonium.
Dans la nature, l’uranium est principalement constitué d’uranium 238, avec une faible proportion d’uranium 235. Or, dans de nombreux réacteurs à eau légère, cette proportion naturelle de \(\ ^{235}U\ \)est insuffisante pour maintenir efficacement une réaction en chaîne dans les conditions souhaitées. On utilise donc de l’uranium enrichi, c’est-à-dire de l’uranium dont la fraction d’uranium 235 a été augmentée.
L’enrichissement ne change pas la nature chimique de l’uranium : il modifie seulement sa composition isotopique. Chimiquement, \(\ ^{235}U\ \)et \(\ ^{238}U\ \)sont presque identiques, car ils possèdent le même nombre de protons et d’électrons. Mais du point de vue nucléaire, ils se comportent très différemment : \(\ ^{235}U\ \)est fissile avec des neutrons thermiques, tandis que \(\ ^{238}U\ \)est surtout fertile dans ce contexte.
Dans les réacteurs à eau légère, l’uranium est généralement utilisé sous forme d’oxyde d’uranium \(\mathbf{U}\mathbf{O}_{\mathbf{2}}\). Ce matériau est céramique, stable à haute température et compatible avec les conditions du cœur. Il est fabriqué sous forme de pastilles, empilées dans des gaines métalliques, souvent en alliage de zirconium. Ces crayons combustibles sont ensuite assemblés en faisceaux ou assemblages combustibles.
Au cours du fonctionnement, la composition du combustible évolue. L’uranium 235 est progressivement consommé par fission. Une partie de l’uranium 238 capture des neutrons et donne du plutonium 239. Ce plutonium peut lui-même fissionner et contribuer à la puissance du réacteur. D’autres isotopes du plutonium et des actinides plus lourds peuvent également se former par captures successives. Le combustible devient donc un mélange de noyaux fissiles, fertiles, produits de fission et actinides.
Cette évolution est importante pour comprendre le combustible usé. Après plusieurs années dans le cœur, le combustible contient encore une grande quantité d’uranium 238, une fraction d’uranium 235 non consommée, du plutonium, des actinides mineurs et de nombreux produits de fission radioactifs. Il reste donc fortement radioactif et continue à dégager de la chaleur, même après son retrait du réacteur.
Le combustible MOX, pour mixed oxide fuel, est un combustible constitué d’un mélange d’oxyde d’uranium et d’oxyde de plutonium :
\[UO_{2} + PuO_{2}\]
Il permet de réutiliser une partie du plutonium extrait de combustibles usés, en l’incorporant dans un nouveau combustible. Dans un assemblage MOX, une partie des fissions provient alors du plutonium 239 et d’autres isotopes fissiles du plutonium, plutôt que de l’uranium 235 seul.
L’intérêt du MOX est de valoriser une partie du plutonium déjà produit dans les réacteurs et de réduire les stocks de plutonium séparé. Mais son comportement neutronique diffère de celui d’un combustible uranium classique. Les sections efficaces, le spectre neutronique, la production d’actinides et la réponse du cœur aux variations de température doivent être pris en compte spécifiquement. L’utilisation du MOX impose donc une conception et une gestion adaptées du cœur.

Le choix du combustible dépend du type de réacteur. Les réacteurs à eau légère utilisent généralement de l’uranium enrichi. Les réacteurs à eau lourde peuvent fonctionner avec de l’uranium naturel ou faiblement enrichi, car l’eau lourde absorbe très peu les neutrons. Les réacteurs rapides peuvent mieux exploiter l’uranium 238 et le plutonium, car leur spectre neutronique favorise certains processus de conversion fertile-fissile. Les concepts au thorium visent, eux, à produire et consommer de l’uranium 233.
Ainsi, le combustible nucléaire n’est pas seulement une matière que l’on place dans le cœur pour produire de la chaleur. C’est un système isotopique qui évolue sous irradiation neutronique. Il contient des noyaux fissiles qui libèrent l’énergie, des noyaux fertiles qui peuvent devenir fissiles, des produits de fission qui s’accumulent et absorbent parfois les neutrons, et des actinides qui modifient la radiotoxicité à long terme. Comprendre le combustible, c’est donc comprendre à la fois la réaction en chaîne, l’évolution du cœur et la question du combustible usé.
Enrichissement, géométrie et masse critique
La réaction en chaîne ne dépend pas seulement de la présence d’un isotope fissile. Elle dépend aussi de la composition isotopique du combustible, de la géométrie du cœur, de la densité de matière, du modérateur, des matériaux absorbants et des pertes de neutrons. C’est pourquoi les notions d’enrichissement et de masse critique doivent être comprises comme des notions neutroniques, et non comme de simples propriétés chimiques ou géométriques.
L’uranium naturel contient principalement de l’uranium 238, et seulement une faible fraction d’uranium 235. Cette différence d’abondance s’explique par leurs demi-vies très différentes : l’uranium 238 possède une demi-vie d’environ \(4,5\)milliards d’années, comparable à l’âge de la Terre, tandis que celle de l’uranium 235 est d’environ \(704\)millions d’années. Depuis la formation du système solaire, une proportion beaucoup plus importante d’uranium 235 s’est donc désintégrée, ce qui explique qu’il soit aujourd’hui beaucoup plus rare dans l’uranium naturel. Or, dans les réacteurs à neutrons thermiques les plus courants, c’est l’uranium 235 qui joue le rôle principal dans l’entretien de la réaction en chaîne. L’uranium 238 peut capturer des neutrons et produire du plutonium 239, mais il ne fissionne pas efficacement avec des neutrons thermiques. Si la proportion d’uranium 235 est trop faible, trop peu de neutrons provoquent de nouvelles fissions, et le facteur de multiplication \(k\ \)reste inférieur à 1.
L’enrichissement consiste donc à augmenter la proportion d’uranium 235 dans l’uranium utilisé comme combustible. Il ne s’agit pas de changer l’élément chimique : \(\ ^{235}U\ \)et \(\ ^{238}U\ \)sont tous deux de l’uranium, avec le même nombre de protons et les mêmes propriétés chimiques. La différence est nucléaire : leurs noyaux n’ont pas le même nombre de neutrons, et ils ne réagissent pas de la même manière aux neutrons incidents.
Dans un combustible enrichi, la probabilité qu’un neutron thermalise puis rencontre un noyau fissile devient plus grande. Le bilan neutronique est donc plus favorable : davantage de neutrons conduisent à des fissions utiles, et la réaction en chaîne peut être maintenue dans une géométrie et avec des matériaux compatibles avec un réacteur. L’enrichissement est ainsi l’un des paramètres qui permettent d’atteindre la criticité, mais il n’agit jamais seul.
La notion de masse critique est souvent présentée comme la quantité minimale de matière fissile nécessaire pour entretenir une réaction en chaîne. Cette définition donne une première intuition, mais elle est incomplète. Il n’existe pas une masse critique unique et universelle pour un isotope donné. La masse critique dépend de toute la configuration du système : enrichissement, densité, forme, taille, modérateur, réflecteur neutronique, absorbeurs et température.
La raison est simple : la criticité correspond à la condition \(k = 1\), c’est-à-dire à l’équilibre entre les neutrons qui provoquent de nouvelles fissions et ceux qui sont perdus par fuite ou par absorption non productive. Une masse plus grande de combustible limite généralement les fuites neutroniques, car les neutrons ont plus de chances d’interagir avant de sortir du système. Mais la masse seule ne suffit pas : un même matériau peut être sous-critique ou critique selon sa forme et son environnement.
La géométrie joue notamment un rôle essentiel. Les neutrons peuvent s’échapper par la surface du cœur. À volume égal, une forme compacte présente moins de surface qu’une forme allongée ou aplatie. Elle limite donc mieux les fuites. C’est pourquoi une configuration compacte est plus favorable à la criticité qu’une configuration très dispersée. La masse critique est alors plus faible si les pertes par fuite sont réduites.
Le modérateur modifie lui aussi la masse critique. Dans un réacteur thermique, il ralentit les neutrons rapides issus de la fission afin d’augmenter la probabilité de fission de \(\ ^{235}U\). Un bon modérateur peut donc faciliter l’entretien de la réaction en chaîne. Mais il peut aussi absorber une partie des neutrons, ce qui défavorise le bilan. Le choix du modérateur résulte donc d’un compromis entre ralentissement efficace et faible absorption.
Les réflecteurs neutroniques ont l’effet inverse des fuites : ils renvoient une partie des neutrons vers le cœur. Ils ne fonctionnent pas comme des miroirs parfaits, mais ils augmentent la probabilité qu’un neutron qui allait sortir soit diffusé à nouveau vers la région fissile. En réduisant les pertes, ils peuvent abaisser la masse nécessaire pour atteindre la criticité.
Les matériaux absorbants, au contraire, augmentent les pertes neutroniques. Les barres de contrôle, le bore dissous, certains matériaux de structure ou certains produits de fission capturent des neutrons sans nécessairement provoquer de fission. Leur présence diminue \(k\). Dans un réacteur, cette absorption est utilisée volontairement pour contrôler la puissance, mais elle doit être prise en compte dans la conception du cœur.
La masse critique dépend également de l’évolution du combustible. Au cours du fonctionnement, l’uranium 235 est consommé, du plutonium est formé, des produits de fission s’accumulent, et certains d’entre eux absorbent fortement les neutrons. Le cœur n’a donc pas exactement les mêmes propriétés neutroniques au début et à la fin d’un cycle. Le réacteur doit être conçu pour rester contrôlable malgré cette évolution isotopique.
Il faut enfin distinguer la criticité d’un réacteur de la notion plus générale de système critique. Dans un réacteur de puissance, la criticité est recherchée, mais elle doit être atteinte dans une configuration contrôlée : combustible organisé en assemblages, modérateur et caloporteur présents, barres de contrôle, systèmes de refroidissement, enceinte de confinement. La criticité n’est pas un accident, c’est au contraire le régime normal d’un réacteur en fonctionnement stable.
Ainsi, enrichissement, géométrie et masse critique sont trois manières de parler du même problème : le bilan des neutrons. L’enrichissement augmente la proportion de noyaux capables de fissionner. La géométrie influence les fuites. Le modérateur, les réflecteurs et les absorbeurs modifient la probabilité que les neutrons soient ralentis, conservés ou capturés. La masse critique n’est donc pas une simple quantité de matière, mais le résultat d’un équilibre entre production, pertes et efficacité des neutrons dans une configuration donnée.
Les éléments d’un réacteur : cœur, modérateur, contrôle et refroidissement
Un réacteur nucléaire n’est pas seulement un assemblage de combustible fissile. C’est un système conçu pour maintenir une réaction en chaîne contrôlée, extraire la chaleur produite et confiner les matières radioactives. Pour remplir ces fonctions, il associe plusieurs éléments complémentaires : le combustible, le modérateur, les dispositifs de contrôle, le fluide caloporteur, les structures mécaniques et les barrières de confinement.
Le cœur du réacteur est la région où se produisent les fissions. Il contient les assemblages combustibles, constitués de crayons dans lesquels sont empilées des pastilles de combustible, souvent de l’oxyde d’uranium enrichi \(UO_{2}\). Dans certains réacteurs, le combustible peut contenir du plutonium, par exemple sous forme de MOX. C’est dans ces pastilles que les noyaux fissiles capturent des neutrons, fissionnent, libèrent de l’énergie et émettent de nouveaux neutrons. Le cœur est donc à la fois la source de chaleur et le lieu où se joue le bilan neutronique.
Autour du combustible se trouve la gaine, généralement constituée d’un alliage de zirconium dans les réacteurs à eau. Elle sépare le combustible du fluide caloporteur et constitue une première barrière de confinement des produits de fission. Cette gaine doit résister à la température, à l’irradiation, à la corrosion et aux contraintes mécaniques. Elle joue un rôle essentiel, car les produits de fission radioactifs doivent rester confinés dans le combustible autant que possible.
Dans de nombreux réacteurs, notamment les réacteurs à eau légère, le cœur contient aussi un modérateur. Son rôle est de ralentir les neutrons rapides produits par la fission. Ces neutrons naissent avec des énergies de l’ordre du MeV, alors que la fission de l’uranium 235 est beaucoup plus probable avec des neutrons lents, dits thermiques. Le modérateur transforme donc les neutrons rapides en neutrons plus efficaces pour entretenir la réaction en chaîne.
Le ralentissement des neutrons se fait par collisions successives. À chaque collision avec un noyau du modérateur, le neutron perd une partie de son énergie cinétique. Les noyaux légers sont particulièrement efficaces pour ce rôle, car leur masse est proche de celle du neutron. C’est pourquoi l’eau légère, l’eau lourde et le graphite sont des modérateurs importants. Un bon modérateur doit toutefois ralentir les neutrons sans trop les absorber, afin de préserver le bilan neutronique du cœur.
Dans les réacteurs à eau sous pression ou à eau bouillante, l’eau joue à la fois le rôle de modérateur et de fluide caloporteur. Le caloporteur est le fluide qui évacue la chaleur produite dans le combustible. Il circule au contact des assemblages combustibles, reçoit l’énergie déposée par les fragments de fission, les neutrons et les rayonnements, puis transporte cette chaleur vers un échangeur ou directement vers la turbine selon le type de réacteur.
La fonction de refroidissement est essentielle. Même en fonctionnement normal, il faut évacuer en permanence la puissance thermique produite dans le cœur. Après l’arrêt de la réaction en chaîne, il faut encore évacuer la chaleur résiduelle due aux désintégrations radioactives des produits de fission. Un réacteur doit donc être conçu non seulement pour produire de la chaleur, mais aussi pour l’extraire de manière fiable dans différentes situations.
Le contrôle de la réaction en chaîne repose sur des matériaux capables d’absorber les neutrons. Les barres de contrôle contiennent des éléments comme le bore, le cadmium ou le hafnium, qui possèdent une grande probabilité de capture neutronique. En les insérant plus ou moins profondément dans le cœur, on retire plus ou moins de neutrons de la population disponible pour provoquer de nouvelles fissions.
Lorsque les barres sont davantage insérées, elles absorbent plus de neutrons : le facteur de multiplication \(k\)diminue et la réaction ralentit. Lorsqu’elles sont retirées, davantage de neutrons restent disponibles pour fissionner les noyaux fissiles : \(k\)augmente. Les barres de contrôle permettent donc d’ajuster la puissance, de compenser l’évolution du combustible et d’arrêter rapidement le réacteur si nécessaire.
Dans certains réacteurs, le contrôle neutronique ne repose pas uniquement sur les barres. Dans les réacteurs à eau sous pression, on peut aussi dissoudre du bore dans l’eau du circuit primaire. Ce bore soluble absorbe une partie des neutrons et permet un réglage plus progressif de la réactivité du cœur. Les barres assurent alors surtout les ajustements rapides et l’arrêt d’urgence, tandis que la concentration en bore peut accompagner l’évolution lente du combustible au cours du cycle.
Autour du cœur se trouvent des structures internes qui maintiennent les assemblages combustibles en place, guident l’écoulement du caloporteur et supportent les dispositifs de contrôle. Dans certains réacteurs, un réflecteur neutronique peut entourer la zone fissile. Son rôle est de renvoyer vers le cœur une partie des neutrons qui auraient autrement été perdus par fuite. Il améliore ainsi le bilan neutronique et homogénéise parfois la distribution de puissance.
L’ensemble du cœur est contenu dans une cuve ou une structure principale capable de résister à la pression, à la température et à l’irradiation. Dans un réacteur à eau sous pression, la cuve contient le cœur, l’eau du circuit primaire, les structures internes et les mécanismes associés aux barres de contrôle. Elle fait partie des barrières importantes entre les matières radioactives et l’environnement.
Le réacteur s’insère ensuite dans un système thermique plus large. Dans un réacteur à eau sous pression, le circuit primaire transporte la chaleur du cœur vers un générateur de vapeur. La chaleur y est transmise à un circuit secondaire, dans lequel l’eau se transforme en vapeur pour entraîner une turbine. Dans un réacteur à eau bouillante, l’eau bout directement dans le cœur et la vapeur produite alimente la turbine. Dans tous les cas, le réacteur fonctionne comme une source de chaleur contrôlée, intégrée à une installation de conversion énergétique.
Enfin, un réacteur comporte plusieurs barrières de confinement. La première est la matrice du combustible, qui retient une partie des produits de fission. La deuxième est la gaine des crayons combustibles. La troisième est le circuit primaire et la cuve. La dernière est l’enceinte de confinement, conçue pour limiter les rejets radioactifs vers l’extérieur en cas d’incident ou d’accident. Ces barrières successives illustrent l’idée de défense en profondeur.

On peut donc résumer les grandes fonctions d’un réacteur en quatre verbes : produire, contrôler, refroidir et confiner. Le combustible produit la chaleur par fission. Le modérateur et les absorbeurs contrôlent le devenir des neutrons. Le caloporteur extrait la chaleur. Les gaines, circuits, cuves et enceintes assurent le confinement des matières radioactives. C’est l’association de ces éléments qui transforme une réaction nucléaire microscopique en une source d’énergie macroscopique stable et maîtrisée.
Contrôler la puissance : absorber les neutrons et stabiliser le cœur
Dans un réacteur nucléaire, la puissance produite est directement liée au nombre de fissions qui se produisent par seconde dans le cœur. Chaque fission libère une énergie de l’ordre de \(200\ MeV\). Si le nombre de fissions par seconde augmente, la puissance thermique augmente ; s’il diminue, la puissance baisse. Contrôler un réacteur revient donc, en grande partie, à contrôler le nombre de neutrons capables de provoquer de nouvelles fissions.
Le paramètre central reste le facteur de multiplication neutronique \(k\). Lorsque \(k = 1\), la réaction en chaîne est stable : chaque génération de neutrons donne naissance, en moyenne, à une génération équivalente. La puissance reste alors constante. Si \(k\)devient légèrement supérieur à 1, la population neutronique augmente et la puissance tend à croître. Si \(k\)devient inférieur à 1, la chaîne décroît et la puissance diminue.
Le contrôle de la puissance consiste donc à ajuster finement la réactivité du cœur, c’est-à-dire sa tendance à s’écarter de l’état critique. On peut agir sur plusieurs paramètres, mais le principe le plus direct est d’absorber une partie des neutrons avant qu’ils ne provoquent de nouvelles fissions. Moins il y a de neutrons disponibles pour être capturés par les noyaux fissiles, plus le facteur \(k\ \)diminue.
Dans un réacteur réel, on ne connaît pas directement \(k\ \)en observant chaque neutron individuellement. On l’infère à partir de grandeurs mesurables, en particulier le flux neutronique, c’est-à-dire le nombre de neutrons traversant une unité de surface par unité de temps. Comme le taux de fission est proportionnel au flux de neutrons disponibles dans le combustible, le flux neutronique donne une image directe de la puissance nucléaire produite dans le cœur. Des détecteurs neutroniques, placés dans ou autour du cœur selon les régimes de fonctionnement, mesurent donc en permanence l’intensité neutronique.
Ce qui permet de savoir si le réacteur est sous-critique, critique ou surcritique, ce n’est pas seulement la valeur instantanée du flux, mais surtout son évolution dans le temps. Si le flux diminue, la population neutronique décroît : le cœur est sous-critique. Si le flux reste constant, chaque génération de neutrons remplace la précédente : le cœur est critique. Si le flux augmente, la population neutronique croît : le cœur est surcritique. En pratique, les systèmes de contrôle suivent donc la puissance neutronique et sa dérivée temporelle, c’est-à-dire la vitesse à laquelle elle augmente ou diminue.
On peut résumer ainsi :
\[\Phi(t)\text{~diminue} \Rightarrow k < 1\]
\[\Phi(t)\text{~constant} \Rightarrow k = 1\]
\[\Phi(t)\text{~augmente} \Rightarrow k > 1\]
Où \(\Phi(t)\ \)désigne le flux neutronique. Cette mesure constitue le retour d’information de la boucle de contrôle. Si la puissance mesurée est trop élevée ou augmente trop rapidement, on introduit davantage d’absorbants neutroniques. Si elle est trop faible, on en retire progressivement. Le pilotage du réacteur repose donc sur une boucle continue : mesure du flux neutronique, estimation de la réactivité, action sur les absorbants, puis nouvelle mesure de la réponse du cœur.
Les barres de contrôle remplissent précisément la fonction de pilotage du flux neutronique. Elles sont constituées de matériaux qui capturent efficacement les neutrons, comme le bore, le cadmium, l’argent-indium-cadmium ou le hafnium. Lorsqu’elles sont insérées dans le cœur, elles absorbent une partie des neutrons et les retirent de la réaction en chaîne. Le nombre de fissions diminue alors progressivement.
À l’inverse, lorsque les barres sont retirées, moins de neutrons sont absorbés par ces matériaux. Davantage de neutrons peuvent atteindre les noyaux fissiles et provoquer de nouvelles fissions. Le facteur \(k\ \)augmente, et la puissance peut croître. Les barres de contrôle agissent donc comme un réglage du bilan neutronique :
\[\text{plus~d’absorption} \rightarrow k \downarrow \ \rightarrow \text{puissance~qui~diminue}\]
\[\text{moins~d’absorption} \rightarrow k \uparrow \ \rightarrow \text{puissance~qui~augmente}\]
Ce contrôle doit être extrêmement précis. Dans un réacteur en fonctionnement normal, on ne cherche pas à interrompre brutalement la réaction en chaîne, mais à maintenir la population neutronique autour d’un équilibre. Les mouvements des barres permettent de compenser les variations de réactivité dues à la température, à l’usure du combustible, à la formation de plutonium, à l’accumulation de produits de fission absorbants, ou aux changements de conditions d’exploitation.
Dans certains réacteurs, notamment les réacteurs à eau sous pression, le contrôle n’est pas assuré uniquement par les barres. Du bore peut être dissous dans l’eau du circuit primaire. Ce bore soluble absorbe les neutrons de manière répartie dans tout le cœur. En ajustant sa concentration, on peut compenser lentement l’évolution du combustible au cours du cycle. Les barres de contrôle servent alors plutôt aux réglages plus rapides, aux manœuvres de puissance et à l’arrêt d’urgence.
Un autre aspect essentiel du contrôle vient des rétroactions physiques du cœur. Le réacteur n’est pas un système passif : ses propriétés neutroniques changent avec la température. Lorsque la température du combustible augmente, les noyaux vibrent davantage. Cela modifie les probabilités d’absorption neutronique, notamment dans l’uranium 238. Ce phénomène, lié à l’élargissement Doppler des résonances d’absorption, tend souvent à augmenter les captures non fissiles dans \(\ ^{238}U\). Il retire donc des neutrons de la chaîne et contribue à diminuer la réactivité.
Dans les réacteurs à eau, la température et la densité du modérateur jouent aussi un rôle. Si l’eau chauffe ou se vaporise davantage, sa densité diminue. Elle ralentit alors moins efficacement les neutrons. Dans un réacteur conçu avec un coefficient de vide négatif, cette diminution de la modération réduit la probabilité de fission et tend à faire baisser la puissance. Ce type de rétroaction est important pour la stabilité du cœur.
Ces effets sont appelés coefficients de réactivité. Ils décrivent comment la réactivité varie lorsque la température du combustible, la température du modérateur, la densité du caloporteur ou la présence de vapeur changent. Des coefficients négatifs apportent une stabilisation naturelle : si la puissance augmente, la température monte, et cette montée tend à réduire la réactivité. Le système s’oppose alors partiellement à sa propre augmentation de puissance.
Les neutrons retardés jouent également un rôle fondamental. La majorité des neutrons de fission sont émis presque instantanément, mais une petite fraction apparaît avec un délai, après la désintégration radioactive de certains fragments de fission. Ces neutrons retardés ne représentent qu’une faible part de la population neutronique, mais ils ralentissent considérablement l’évolution temporelle de la réaction en chaîne. Grâce à eux, la puissance d’un réacteur peut être contrôlée par des dispositifs mécaniques comme les barres de contrôle.
Sans neutrons retardés, la dynamique serait gouvernée presque uniquement par les neutrons prompts, émis en des temps extrêmement courts. Les variations de puissance seraient alors beaucoup trop rapides pour être régulées de manière pratique. Le pilotage d’un réacteur repose donc sur une propriété nucléaire très spécifique : une petite fraction des neutrons arrive suffisamment tard pour rendre la réaction en chaîne contrôlable à l’échelle humaine.
Il faut aussi distinguer le contrôle normal de la puissance et l’arrêt d’urgence. En fonctionnement normal, les absorbants neutroniques sont utilisés pour maintenir le réacteur proche de la criticité et ajuster progressivement la puissance. En situation d’urgence, les barres de contrôle peuvent être insérées rapidement dans le cœur afin d’absorber massivement les neutrons. Le facteur \(k\ \)devient alors inférieur à 1, et la réaction en chaîne s’arrête très rapidement.
Cependant, arrêter la réaction en chaîne ne signifie pas supprimer instantanément toute production de chaleur. Les produits de fission radioactifs continuent à se désintégrer et à dégager de la chaleur résiduelle. C’est pourquoi le contrôle de la puissance neutronique doit toujours être associé à un refroidissement efficace du cœur, même après l’arrêt du réacteur.

Le contrôle d’un réacteur repose donc sur plusieurs niveaux complémentaires. Les barres de contrôle et le bore soluble permettent d’ajuster directement le nombre de neutrons disponibles. Les rétroactions de température stabilisent naturellement le système. Les neutrons retardés rendent la dynamique suffisamment lente pour être pilotable. Enfin, les systèmes d’arrêt d’urgence permettent de faire passer rapidement le cœur dans un état sous-critique.
Contrôler la puissance d’un réacteur, ce n’est donc pas simplement « freiner » une réaction en chaîne. C’est maintenir un équilibre neutronique précis, dans un système qui évolue en permanence. La stabilité du cœur résulte de l’association entre conception physique, matériaux absorbants, propriétés du combustible, effets thermiques et dispositifs de sûreté. C’est cette maîtrise du bilan neutronique qui permet de transformer la fission en source de chaleur stable et exploitable.
Transformer la chaleur nucléaire en électricité
Un réacteur nucléaire ne produit pas directement de l’électricité. Il produit d’abord de la chaleur dans le combustible, grâce à l’énergie déposée par les fragments de fission, les neutrons et les rayonnements gamma. Cette chaleur doit ensuite être extraite du cœur, transportée, puis convertie en énergie mécanique et enfin en énergie électrique. De ce point de vue, une centrale nucléaire est une centrale thermique : ce qui la distingue d’une centrale à charbon, à gaz ou à biomasse, c’est la source de chaleur.
La chaîne de conversion peut se résumer ainsi :
\[\text{fission}\mathbf{\rightarrow}\text{chaleur}\mathbf{\rightarrow}\text{vapeur}\mathbf{\rightarrow}\text{turbine}\mathbf{\rightarrow}\text{alternateur}\mathbf{\rightarrow}\overset{ˊ}{\text{e}}\text{lectricit}\overset{ˊ}{\text{e}}\]
La première étape se déroule dans le cœur du réacteur. Les fragments de fission sont rapidement freinés dans les pastilles de combustible, ce qui transforme leur énergie cinétique en agitation thermique. La température du combustible augmente, puis la chaleur est transférée à la gaine des crayons combustibles et au fluide caloporteur qui circule autour d’eux.
Le fluide caloporteur a pour rôle d’évacuer cette chaleur. Dans de nombreux réacteurs actuels, il s’agit d’eau. Elle circule dans le cœur, absorbe l’énergie thermique produite par les fissions, puis transporte cette énergie vers le système de conversion. Le caloporteur doit donc remplir plusieurs fonctions : extraire efficacement la chaleur, rester compatible avec les matériaux du cœur, conserver des propriétés thermiques stables, et ne pas perturber excessivement le bilan neutronique.
Dans un réacteur à eau sous pression, ou REP, l’eau du circuit primaire traverse le cœur sous forte pression. Cette pression l’empêche de bouillir malgré sa température élevée. L’eau primaire s’échauffe au contact du cœur, puis circule vers un générateur de vapeur. Dans ce générateur, elle transmet sa chaleur à un circuit secondaire séparé. L’eau du circuit secondaire se transforme alors en vapeur.
Cette séparation entre circuit primaire et circuit secondaire est importante. Le circuit primaire est en contact direct avec le cœur du réacteur et peut contenir des produits d’activation ou des traces de radioactivité. Le circuit secondaire, lui, n’est pas en contact direct avec le combustible. Il reçoit seulement la chaleur à travers les parois du générateur de vapeur. Cette architecture ajoute une barrière entre la zone nucléaire et la partie turbine-alternateur.
La vapeur produite dans le circuit secondaire est envoyée vers une turbine. En se détendant, elle met en rotation les pales de la turbine. L’énergie thermique transportée par la vapeur est alors convertie en énergie mécanique de rotation. Cette turbine entraîne un alternateur, qui convertit l’énergie mécanique en énergie électrique grâce à l’induction électromagnétique.
Après son passage dans la turbine, la vapeur doit être condensée pour redevenir de l’eau liquide. Elle passe donc dans un condenseur, où elle cède sa chaleur à une source froide : eau de rivière, eau de mer ou circuit de refroidissement associé à une tour aéroréfrigérante. L’eau condensée est ensuite renvoyée vers le générateur de vapeur, et le cycle recommence.
Le rendement d’une centrale nucléaire dépend des mêmes principes thermodynamiques que celui des autres centrales thermiques. Il est limité par la différence de température entre la source chaude, liée au réacteur et à la vapeur produite, et la source froide, utilisée pour condenser la vapeur. Plus la température de la source chaude est élevée et plus celle de la source froide est basse, meilleur peut être le rendement. En pratique, une partie de l’énergie thermique doit toujours être rejetée vers l’environnement sous forme de chaleur résiduelle.
Dans un réacteur à eau bouillante, ou REB, l’organisation est différente. L’eau bout directement dans le cœur du réacteur. La vapeur produite est envoyée directement vers la turbine, sans générateur de vapeur intermédiaire. Cette architecture est plus directe, mais elle implique que la vapeur issue du cœur circule jusqu’à la turbine. Cela impose donc des contraintes particulières de radioprotection, de contrôle chimique et de conception des circuits.
D’autres types de réacteurs utilisent d’autres fluides caloporteurs. Les réacteurs à neutrons rapides peuvent utiliser du sodium liquide, du plomb ou un gaz selon les concepts. Les réacteurs à haute température peuvent utiliser de l’hélium. Les réacteurs à sels fondus utilisent des sels liquides qui peuvent transporter la chaleur à haute température. Le choix du caloporteur dépend du spectre neutronique recherché, de la température de fonctionnement, des contraintes de matériaux et des objectifs de sûreté.
Même si les architectures varient, l’idée générale reste la même : la fission fournit une source de chaleur concentrée ; le caloporteur extrait cette chaleur ; un cycle thermodynamique la transforme en travail mécanique ; l’alternateur produit l’électricité. La physique nucléaire intervient au départ de la chaîne, dans le cœur. La thermodynamique et l’électromagnétisme prennent ensuite le relais.

Il est important de souligner que la puissance thermique du réacteur est toujours supérieure à la puissance électrique produite. Si une centrale produit une puissance électrique donnée, elle rejette aussi une partie importante de la chaleur vers la source froide. Cette différence n’est pas propre au nucléaire : elle découle des limites générales de la conversion thermique en travail. Un réacteur nucléaire doit donc être pensé à la fois comme un système neutronique et comme une machine thermique.
Transformer la chaleur nucléaire en électricité consiste donc à organiser une chaîne de conversions énergétiques. La réaction de fission libère l’énergie au niveau microscopique ; le combustible et le caloporteur la transforment en chaleur transportable ; la vapeur et la turbine la convertissent en mouvement ; l’alternateur produit enfin un courant électrique. C’est cette articulation entre physique nucléaire, thermique des fluides, mécanique et électromagnétisme qui fait d’une centrale nucléaire un système technologique complexe.
Chaleur résiduelle et combustible usé
Lorsque l’on arrête un réacteur nucléaire, on interrompt la réaction en chaîne : les barres de contrôle sont insérées, les neutrons sont absorbés, et le facteur de multiplication devient inférieur à 1. Le nombre de fissions induites chute alors très rapidement. Pourtant, le cœur ne cesse pas immédiatement de produire de la chaleur. C’est un point essentiel de la physique et de la sûreté des réacteurs : arrêter la fission ne signifie pas annuler instantanément la puissance thermique.
Cette chaleur qui subsiste après l’arrêt s’appelle la chaleur résiduelle. Elle provient principalement de la désintégration radioactive des produits de fission accumulés dans le combustible. Lorsqu’un noyau d’uranium 235 ou de plutonium 239 fissionne, il produit deux fragments généralement riches en neutrons. Ces fragments ne sont pas, en général, des noyaux stables. Ils se rapprochent progressivement de la vallée de stabilité par une série de désintégrations bêta, souvent accompagnées d’émissions gamma.
On peut représenter schématiquement cette évolution par :
\[\text{fragment~de~fission} \rightarrow \text{noyau~plus~stable} + \beta^{-} + {\overset{ˉ}{\nu}}_{e} + \gamma + E\]
L’énergie libérée par ces désintégrations apparaît sous forme d’énergie cinétique des électrons bêta, de rayonnements gamma, de recul des noyaux fils et d’énergie emportée par les antineutrinos. Les électrons et les photons gamma déposent une partie importante de leur énergie dans le combustible et les matériaux voisins, ce qui entretient un dégagement de chaleur même lorsque la réaction en chaîne est arrêtée. Les antineutrinos, eux, s’échappent presque entièrement sans contribuer au chauffage.
La chaleur résiduelle décroît avec le temps, car les radionucléides les plus instables se désintègrent rapidement. Elle est toutefois importante juste après l’arrêt du réacteur. Sa valeur dépend de l’historique de fonctionnement : puissance avant l’arrêt, durée d’irradiation, composition du combustible et inventaire des produits de fission. Après quelques heures, puis quelques jours, elle diminue fortement, mais elle ne disparaît pas complètement. Certains radionucléides à vie plus longue continuent à produire de la chaleur pendant des mois, des années, voire davantage.
Cette propriété impose une exigence fondamentale : le cœur doit rester refroidi même après l’arrêt de la réaction en chaîne. Si la chaleur résiduelle n’est pas évacuée, la température du combustible peut continuer à augmenter. Dans des situations accidentelles, une perte prolongée de refroidissement peut conduire à l’endommagement des gaines, à la dégradation du combustible et, dans les cas extrêmes, à la fusion partielle du cœur. La sûreté d’un réacteur repose donc non seulement sur la capacité à arrêter la réaction en chaîne, mais aussi sur la capacité à évacuer durablement la chaleur résiduelle.
Le combustible retiré du cœur, appelé combustible usé, reste, lui aussi, fortement radioactif et thermiquement actif. Il contient encore une grande quantité d’uranium 238, une fraction d’uranium 235 non consommée, du plutonium formé par captures neutroniques, des actinides mineurs et de nombreux produits de fission. Son apparence matérielle reste celle de pastilles solides enfermées dans des gaines, mais sa composition isotopique a profondément changé pendant son séjour dans le réacteur.
Les produits de fission sont responsables d’une grande partie de la radioactivité à court et moyen terme du combustible usé. Parmi eux, certains isotopes ont des demi-vies de quelques secondes à quelques jours. D’autres, comme le césium 137 ou le strontium 90, ont des demi-vies de l’ordre de plusieurs décennies. Ces radionucléides contribuent fortement à la chaleur et à la radiotoxicité dans les premières périodes après le déchargement.
Les actinides, comme le plutonium, le neptunium, l’américium ou le curium, jouent un rôle différent. Ils proviennent de captures neutroniques successives dans l’uranium et le plutonium. Ils sont souvent moins importants pour la chaleur immédiate que certains produits de fission, mais ils dominent une partie de la radiotoxicité à long terme. Leur présence explique pourquoi la gestion du combustible usé ne se limite pas à attendre la décroissance des produits de fission les plus courts.
Après son retrait du cœur, le combustible usé est généralement entreposé dans une piscine de désactivation. L’eau y joue plusieurs rôles : elle évacue la chaleur résiduelle, elle protège contre les rayonnements et elle maintient les assemblages dans une géométrie contrôlée. Au fil du temps, la puissance thermique et l’activité diminuent, ce qui peut permettre ensuite un entreposage à sec dans des conteneurs adaptés, selon les stratégies de gestion retenues.
Il est important de distinguer le combustible usé des déchets ultimes. Le combustible usé contient encore des matières valorisables, notamment de l’uranium et du plutonium. Dans certains cycles du combustible, une partie de ces matières peut être séparée et réutilisée, par exemple sous forme de combustible MOX. Dans d’autres stratégies, le combustible usé est considéré comme un déchet à conditionner et à stocker directement. Le choix dépend de décisions techniques, économiques, politiques et industrielles.
La chaleur résiduelle relie donc directement la physique microscopique des produits de fission à la sûreté macroscopique des installations. Elle rappelle que l’arrêt neutronique d’un réacteur n’est qu’une partie du problème : il faut aussi gérer l’énergie libérée par les désintégrations ultérieures. De même, le combustible usé n’est pas simplement du combustible « épuisé » : c’est un matériau complexe, radioactif, chaud, évolutif, qui doit être refroidi, confiné et suivi sur des durées adaptées à sa composition.
Déchets nucléaires : ce que deviennent les produits de fission
Le fonctionnement d’un réacteur nucléaire produit de l’énergie, mais il modifie aussi profondément la composition du combustible. Au début de son séjour dans le cœur, le combustible contient principalement de l’uranium, dont une fraction fissile. Après plusieurs années d’irradiation, il contient encore de l’uranium non consommé, mais aussi du plutonium, des actinides plus lourds et de nombreux produits de fission radioactifs. C’est cette matière irradiée, chaude et radioactive, qui est à l’origine de la question des déchets nucléaires.
Il faut d’abord distinguer le combustible usé des déchets radioactifs au sens large. Le combustible usé est le combustible retiré du réacteur parce qu’il n’est plus optimal pour entretenir la réaction en chaîne. Il reste pourtant riche en matières énergétiques : il contient encore beaucoup d’uranium et une certaine quantité de plutonium. Selon la stratégie industrielle choisie, il peut être soit considéré comme une matière à retraiter, soit destiné directement au stockage après conditionnement.
Les déchets radioactifs, eux, regroupent une grande diversité de matières : pièces métalliques activées par les neutrons, résines, filtres, vêtements ou outils contaminés, produits issus du retraitement, éléments de structures irradiés, et déchets de haute activité provenant du combustible. Tous ces déchets ne présentent pas le même danger, la même durée de vie ni les mêmes contraintes de gestion.
On classe généralement les déchets selon deux critères : leur activité et leur durée de vie. L’activité mesure le nombre de désintégrations par seconde. Elle indique l’intensité du rayonnement émis à un instant donné. La durée de vie, liée aux demi-vies des radionucléides présents, indique le temps nécessaire pour que la radioactivité diminue significativement. Un déchet peut être très actif mais à vie courte, ou moins actif mais à vie très longue.
Les déchets de faible ou moyenne activité à vie courte proviennent souvent de l’exploitation courante des installations : gants, tenues, filtres, outils, résines de purification, pièces faiblement contaminées. Leur radioactivité décroît fortement en quelques décennies ou siècles. Ils peuvent être conditionnés dans des matrices adaptées, puis stockés dans des centres de surface ou de faible profondeur, selon les réglementations nationales.
Les déchets de haute activité proviennent principalement du combustible usé et des produits de fission qu’il contient. Ils dégagent encore de la chaleur et émettent des rayonnements intenses. Leur gestion impose donc un refroidissement initial, un confinement robuste et une protection radiologique importante. Ces déchets concentrent une grande partie de la radioactivité produite dans un réacteur, même s’ils représentent un volume relativement faible par rapport à l’ensemble des déchets radioactifs.
Deux grandes familles de radionucléides dominent les enjeux à des échelles de temps différentes. À court et moyen terme, les produits de fission comme le césium 137 et le strontium 90 contribuent fortement à l’activité et à la chaleur résiduelle. Leurs demi-vies sont de l’ordre de quelques décennies. Ils imposent donc une gestion attentive pendant les premières centaines d’années.
À plus long terme, les actinides, comme le plutonium, le neptunium, l’américium ou le curium, deviennent particulièrement importants. Ils sont produits par captures neutroniques successives dans le combustible. Certains ont des demi-vies très longues et contribuent à la radiotoxicité sur des durées beaucoup plus étendues. Leur gestion est l’un des principaux enjeux du cycle du combustible.
Dans les pays qui pratiquent le retraitement, le combustible usé est séparé en plusieurs fractions. L’uranium et le plutonium peuvent être récupérés, puis éventuellement réutilisés. Les produits de fission et les actinides mineurs, eux, constituent les déchets de haute activité à vie longue. Ils sont souvent incorporés dans une matrice de verre : on parle de vitrification. Le verre immobilise les radionucléides dans une structure stable, résistante à la chaleur et peu soluble, avant leur conditionnement dans des conteneurs adaptés.
Dans une stratégie de cycle ouvert, le combustible usé n’est pas retraité : il est considéré dans son ensemble comme un déchet à gérer à long terme. Il contient alors à la fois les produits de fission, le plutonium, les actinides mineurs et l’uranium résiduel. Dans les deux approches, la question centrale reste la même : isoler durablement les radionucléides de la biosphère, le temps que leur danger diminue.
La solution généralement envisagée pour les déchets de haute activité et à vie longue est le stockage géologique profond. L’idée est de placer les colis de déchets dans une formation géologique stable, à plusieurs centaines de mètres de profondeur, afin de multiplier les barrières entre les radionucléides et l’environnement. Ces barrières sont à la fois artificielles (matrice de verre, conteneur, matériaux de scellement), et naturelles (roche hôte, faible circulation d’eau, stabilité géologique).
Le stockage géologique ne repose donc pas sur une seule barrière parfaite, mais sur une succession de barrières complémentaires. Même si une barrière se dégrade lentement au cours du temps, les autres doivent ralentir fortement la migration éventuelle des radionucléides. La sûreté est pensée sur des échelles de temps très longues, en tenant compte de la décroissance radioactive, de la chimie des matériaux, de l’hydrogéologie et de l’évolution géologique du site.
Une autre voie de recherche est la séparation-transmutation. Elle consiste à séparer certains actinides à vie longue, puis à les transformer par irradiation neutronique en noyaux plus courts vécus ou plus stables. Cette approche pourrait réduire une partie de la radiotoxicité à long terme, mais elle exige des systèmes neutroniques adaptés, comme des réacteurs rapides ou des dispositifs pilotés par accélérateur. Elle ne supprime pas tous les déchets, mais peut modifier leur inventaire et leur durée de dangerosité.
Il est également important de rappeler que la notion de déchet nucléaire ne se réduit pas à sa durée de vie. Ce qui compte est l’association entre activité, radiotoxicité, mobilité chimique, chaleur dégagée, volume, conditionnement et possibilité de confinement. Un isotope très radioactif mais rapidement décroissant ne pose pas le même problème qu’un isotope moins actif mais très mobile et à vie longue. La gestion des déchets repose donc sur une classification fine et sur des stratégies adaptées à chaque catégorie.
Les déchets nucléaires sont ainsi la conséquence directe de la fission et de l’activation neutronique. Ils ne sont pas tous équivalents : certains relèvent d’une gestion industrielle relativement classique, d’autres nécessitent un confinement de très longue durée. Comprendre leur origine revient à suivre ce que deviennent les fragments de fission, les captures neutroniques et les matériaux irradiés. C’est pourquoi la question des déchets n’est pas extérieure à la physique des réacteurs : elle en est une conséquence directe, liée au même bilan neutronique et aux mêmes transformations nucléaires.
Les grandes familles de réacteurs nucléaires
Tous les réacteurs nucléaires de fission reposent sur le même principe général : maintenir une réaction en chaîne contrôlée, extraire la chaleur produite dans le cœur et confiner les matières radioactives. Mais les solutions techniques permettant d’atteindre cet objectif peuvent varier fortement. Les réacteurs se distinguent principalement par le spectre des neutrons utilisés, la nature du combustible, le choix du modérateur, le fluide caloporteur et l’architecture du circuit thermique.
Une première grande distinction oppose les réacteurs à neutrons thermiques et les réacteurs à neutrons rapides. Dans un réacteur thermique, les neutrons issus de la fission sont ralentis par un modérateur avant de provoquer de nouvelles fissions. Cette modération augmente fortement la probabilité de fission de certains isotopes fissiles, en particulier l’uranium 235. Dans un réacteur rapide, au contraire, on cherche à conserver des neutrons de haute énergie : il n’y a donc pas de modérateur, et la conception du cœur doit être adaptée à ce spectre neutronique différent.
Les réacteurs les plus répandus dans le monde sont les réacteurs à eau sous pression, ou REP. Dans ces réacteurs, l’eau joue un double rôle : elle ralentit les neutrons et évacue la chaleur du cœur. Elle est maintenue sous forte pression afin de rester liquide malgré sa température élevée. La chaleur est ensuite transférée à un circuit secondaire dans un générateur de vapeur. La vapeur du circuit secondaire entraîne la turbine, tandis que le circuit primaire reste séparé de la partie conventionnelle de l’installation.

Cette architecture présente plusieurs avantages. L’eau est un bon modérateur, un bon caloporteur, et le découplage entre circuit primaire et circuit secondaire introduit une séparation entre la zone nucléaire et la turbine. Les REP utilisent généralement de l’uranium faiblement enrichi, sous forme de pastilles d’oxyde d’uranium placées dans des crayons combustibles. Ils constituent aujourd’hui la famille dominante des réacteurs électrogènes.
Une famille proche est celle des réacteurs à eau bouillante, ou REB. Dans ce cas, l’eau bout directement dans le cœur du réacteur. La vapeur produite est envoyée vers la turbine sans passer par un générateur de vapeur intermédiaire. Le circuit est donc plus direct, mais la vapeur ayant traversé le cœur, la conception et la radioprotection de la partie turbine sont différentes. Comme les REP, les REB sont des réacteurs à neutrons thermiques utilisant l’eau légère comme modérateur et caloporteur.

Les réacteurs à eau lourde constituent une autre famille de réacteurs thermiques. Ils utilisent de l’eau lourde, c’est-à-dire de l’eau contenant du deutérium à la place de l’hydrogène ordinaire \(D_{2}O\). L’eau lourde ralentit efficacement les neutrons tout en les absorbant beaucoup moins que l’eau légère. Cette propriété permet à certains réacteurs à eau lourde de fonctionner avec de l’uranium naturel ou très faiblement enrichi. Les réacteurs de type CANDU en sont l’exemple le plus connu. Leur neutronique est donc différente de celle des réacteurs à eau légère, même si le principe reste celui d’une réaction en chaîne thermique.

Certains réacteurs utilisent le graphite comme modérateur. Le graphite ralentit les neutrons tout en ayant une faible absorption neutronique. Il peut être associé à différents caloporteurs, par exemple un gaz ou de l’eau selon les conceptions. Historiquement, plusieurs filières graphite-gaz ont été développées. Les réacteurs à haute température refroidis au gaz utilisent également le graphite comme modérateur, avec un caloporteur comme l’hélium, ce qui permet d’atteindre des températures plus élevées que dans les réacteurs à eau.

Les réacteurs à neutrons rapides fonctionnent selon une logique différente. Comme ils n’utilisent pas de modérateur, les neutrons conservent une énergie élevée. La section efficace de fission de certains isotopes est alors plus faible qu’avec des neutrons thermiques, ce qui impose un cœur plus riche en matière fissile et une géométrie limitant les fuites. Mais les neutrons rapides permettent aussi de mieux exploiter les isotopes fertiles, notamment l’uranium 238, qui peut être converti en plutonium 239.

Cette propriété ouvre la voie aux réacteurs dits surgénérateurs, capables, dans certaines configurations, de produire autant ou davantage de matière fissile qu’ils n’en consomment. Les réacteurs rapides peuvent aussi contribuer à la transmutation de certains actinides à vie longue. Leur caloporteur ne peut généralement pas être de l’eau, car l’eau ralentirait les neutrons. On utilise donc plutôt des fluides comme le sodium liquide, le plomb ou certains gaz, selon les concepts. Ces choix apportent des avantages neutroniques et thermiques, mais aussi des contraintes technologiques spécifiques.

Les réacteurs à sels fondus constituent une famille plus particulière. Dans certains concepts, le combustible nucléaire est dissous dans un sel liquide, qui peut jouer à la fois le rôle de combustible et de fluide caloporteur. Cette configuration diffère fortement des réacteurs classiques à combustible solide. Elle permet d’envisager un fonctionnement à haute température et basse pression, ainsi qu’une gestion différente des produits de fission et du combustible. Certains concepts sont associés au cycle thorium-uranium 233. Cependant, ces réacteurs restent encore largement au stade de recherche et de développement.

On parle aussi de petits réacteurs modulaires, ou SMR. Il ne s’agit pas nécessairement d’une nouvelle physique de réacteur, mais plutôt d’une approche de conception : des réacteurs de puissance plus faible, fabriqués de manière plus standardisée, éventuellement assemblés par modules. Un SMR peut être à eau légère, à gaz, rapide ou utiliser d’autres technologies. L’intérêt recherché porte sur la compacité, la standardisation, la flexibilité d’usage et certains aspects de sûreté, mais les principes physiques restent ceux des filières auxquelles ils appartiennent.
Les différentes familles de réacteurs peuvent donc être comprises comme des choix de compromis. Un modérateur efficace facilite la fission avec des neutrons thermiques, mais modifie le spectre neutronique et peut absorber une partie des neutrons. Un caloporteur doit extraire efficacement la chaleur, mais il doit aussi être compatible avec les matériaux et la neutronique du cœur. Un combustible solide est robuste et bien maîtrisé, tandis qu’un combustible liquide peut offrir d’autres possibilités mais soulève des difficultés chimiques et technologiques.
Il n’existe donc pas un seul type de réacteur nucléaire, mais plusieurs architectures fondées sur les mêmes lois physiques. Toutes cherchent à contrôler le devenir des neutrons, maintenir la criticité, évacuer la chaleur et confiner les radionucléides. Ce qui change d’une famille à l’autre, c’est la manière d’organiser ces fonctions : ralentir ou non les neutrons, utiliser l’eau, le graphite, le gaz, le sodium ou les sels fondus, exploiter l’uranium naturel, enrichi, le plutonium ou éventuellement le thorium. La diversité des réacteurs reflète ainsi la diversité des compromis entre neutronique, thermique, matériaux, sûreté et cycle du combustible.
Les éléments clés d’un réacteur à eau sous pression
Le réacteur à eau sous pression, ou REP, est l’une des filières les plus répandues de réacteurs nucléaires. Son principe général est simple : la fission se produit dans le cœur du réacteur, l’eau du circuit primaire évacue la chaleur tout en restant liquide grâce à une pression élevée, puis cette chaleur est transmise à un circuit secondaire dans un générateur de vapeur. La vapeur du circuit secondaire entraîne ensuite une turbine couplée à un alternateur.
Le REP est donc organisé autour de plusieurs éléments essentiels : le combustible, les gaines, les barres de contrôle, la cuve, le circuit primaire, le pressuriseur, les pompes primaires et les générateurs de vapeur. Chacun de ces éléments joue un rôle précis dans la production d’énergie, mais aussi dans le contrôle et la sûreté du réacteur.
Le combustible est contenu dans des crayons combustibles, eux-mêmes regroupés en assemblages. Chaque crayon contient des pastilles de combustible, le plus souvent de l’oxyde d’uranium enrichi \(UO_{2}\). C’est dans ces pastilles que se produisent les fissions. L’énergie cinétique des fragments de fission y est rapidement transformée en chaleur. Cette chaleur traverse ensuite la pastille, puis la gaine, avant d’être transférée à l’eau du circuit primaire.
La gaine du combustible est une enveloppe métallique, généralement constituée d’un alliage de zirconium. Elle joue un rôle essentiel : elle sépare le combustible de l’eau du circuit primaire et constitue la première barrière de confinement des produits de fission. Même si les pastilles de combustible retiennent déjà une partie des radionucléides, la gaine empêche leur dispersion dans le circuit primaire en fonctionnement normal. Elle doit donc résister à la température, à la pression, à l’irradiation neutronique, à la corrosion et aux contraintes mécaniques.
Les barres de contrôle sont insérées dans le cœur depuis le haut de la cuve. Elles contiennent des matériaux fortement absorbants pour les neutrons, comme le bore, le cadmium ou des alliages adaptés. Leur rôle est de modifier le bilan neutronique. En les insérant davantage, on absorbe plus de neutrons : le facteur de multiplication diminue et la puissance baisse. En les retirant, davantage de neutrons restent disponibles pour provoquer des fissions : la puissance peut augmenter. En cas d’arrêt d’urgence, les barres sont insérées rapidement afin de rendre le cœur sous-critique.
La cuve du réacteur contient le cœur, les assemblages combustibles, les structures internes et l’eau du circuit primaire. Elle constitue une enveloppe mécanique épaisse, capable de supporter les conditions de pression, de température et d’irradiation. Dans un REP, l’eau primaire remplit deux fonctions : elle ralentit les neutrons, car elle agit comme modérateur, et elle évacue la chaleur produite dans le combustible, car elle agit aussi comme fluide caloporteur.
Le circuit primaire est maintenu à une pression élevée afin que l’eau ne bout pas dans le cœur, même lorsqu’elle atteint une température élevée. C’est le rôle du pressuriseur. Il contient de l’eau et de la vapeur, et permet de stabiliser la pression du circuit primaire. Si la pression tend à baisser, des résistances chauffantes peuvent vaporiser une partie de l’eau du pressuriseur et faire remonter la pression. Si la pression tend à augmenter, des systèmes d’aspersion peuvent condenser une partie de la vapeur et réduire la pression. Le pressuriseur agit donc comme un organe de régulation de la pression primaire.
Les pompes primaires assurent la circulation de l’eau dans le circuit primaire. Elles envoient l’eau à travers le cœur, où elle se réchauffe, puis vers les générateurs de vapeur, où elle cède sa chaleur au circuit secondaire. Leur rôle est crucial : sans circulation suffisante, la chaleur produite dans le combustible serait moins bien évacuée, et la température du cœur pourrait augmenter.
Une avarie de pompe primaire ne signifie pas nécessairement une perte immédiate de refroidissement totale, car le réacteur dispose de systèmes de protection et de refroidissement de secours. Mais elle constitue un événement important. Si le débit primaire diminue, le transfert de chaleur entre le combustible et l’eau devient moins efficace. Le cœur peut alors s’échauffer plus rapidement. Les systèmes de contrôle détectent la baisse de débit, la variation de température ou les déséquilibres associés, et peuvent déclencher une réduction de puissance ou un arrêt automatique du réacteur.
Après l’arrêt de la réaction en chaîne, le problème ne disparaît pas complètement : la chaleur résiduelle continue d’être produite par les produits de fission. Même si les barres de contrôle interrompent rapidement la multiplication neutronique, il faut donc maintenir un refroidissement suffisant. C’est pourquoi la circulation du fluide primaire, la possibilité de circulation naturelle et les systèmes de refroidissement de secours sont des éléments essentiels de sûreté.
Les générateurs de vapeur assurent le transfert de chaleur entre le circuit primaire et le circuit secondaire. L’eau primaire chaude circule dans des tubes à l’intérieur du générateur de vapeur. De l’autre côté des tubes, l’eau du circuit secondaire reçoit cette chaleur et se transforme en vapeur. Les deux circuits restent séparés : l’eau primaire, qui a traversé le cœur, ne se mélange pas à l’eau secondaire qui alimentera la turbine. Le générateur de vapeur est donc à la fois un échangeur thermique et une barrière entre la partie nucléaire et la partie conventionnelle de l’installation.
La vapeur produite dans le circuit secondaire entraîne la turbine, puis est condensée dans un condenseur avant d’être renvoyée vers les générateurs de vapeur. Cette partie de l’installation ressemble à celle d’une centrale thermique classique. La spécificité du REP se situe donc principalement dans le cœur et dans le circuit primaire : la source de chaleur est nucléaire, la pression primaire empêche l’ébullition dans le cœur, et le générateur de vapeur sépare la boucle nucléaire de la boucle vapeur.
On peut résumer les fonctions des principaux éléments dans l’illustration suivante :

Le réacteur à eau sous pression apparaît ainsi comme une organisation cohérente de fonctions complémentaires. Le cœur produit la chaleur, les barres règlent la réaction neutronique, l’eau primaire évacue l’énergie, le pressuriseur maintient les conditions thermo hydrauliques, les pompes assurent le débit, et les générateurs de vapeur transfèrent la chaleur vers la partie électrique de l’installation. Cette architecture prépare naturellement les trois grandes fonctions de sûreté : contrôler la réaction, refroidir le combustible et confiner la radioactivité.
Sûreté : contrôler, refroidir, confiner
La sûreté d’un réacteur nucléaire repose sur une idée simple : il ne suffit pas de produire de l’énergie par fission, il faut maintenir en permanence le système dans un état maîtrisé. Un réacteur contient des matières fissiles, des produits de fission radioactifs, de l’eau ou d’autres fluides sous conditions thermiques exigeantes, et des matériaux soumis à un fort flux de neutrons. La sûreté consiste donc à empêcher qu’une perturbation ne conduise à une perte de contrôle de la réaction, à un échauffement excessif du combustible ou à un rejet incontrôlé de radioactivité.
On résume souvent les grandes fonctions de sûreté par trois verbes : contrôler, refroidir, confiner.
Contrôler signifie maîtriser la réaction en chaîne. Refroidir signifie évacuer la chaleur produite dans le cœur, y compris après l’arrêt du réacteur. Confiner signifie maintenir les substances radioactives à l’intérieur de barrières physiques successives. Ces trois fonctions sont indissociables : un réacteur sûr doit pouvoir arrêter la fission, continuer à évacuer la chaleur résiduelle et empêcher la dispersion des radionucléides.
La première fonction est donc le contrôle de la réaction nucléaire. En fonctionnement normal, le réacteur est maintenu critique, c’est-à-dire avec \(k = 1\). Chaque génération de neutrons engendre alors, en moyenne, une génération suivante de même intensité. La puissance reste stable. Si l’on veut diminuer la puissance ou arrêter le réacteur, il faut rendre le cœur sous-critique \(k < 1\). Pour cela, on augmente l’absorption des neutrons, par exemple en insérant des barres de contrôle ou en utilisant des absorbants neutroniques comme le bore. Les neutrons sont alors capturés avant de provoquer de nouvelles fissions, et la réaction en chaîne décroît rapidement.
Cette fonction de contrôle repose aussi sur des rétroactions physiques. Dans beaucoup de réacteurs, une augmentation de température tend à diminuer la réactivité : le combustible chaud absorbe différemment les neutrons, le modérateur peut devenir moins efficace, et la population de neutrons utiles diminue. Ces coefficients de réactivité négatifs contribuent à stabiliser le cœur. Ils ne remplacent pas les dispositifs de contrôle, mais ils rendent le comportement du réacteur moins sensible aux perturbations rapides.
La deuxième fonction de sûreté est le refroidissement. Même lorsque la réaction en chaîne est arrêtée, le cœur continue à produire de la chaleur à cause de la désintégration radioactive des produits de fission. Cette chaleur résiduelle décroît avec le temps, mais elle peut rester importante immédiatement après l’arrêt. Il faut donc maintenir une circulation suffisante du fluide caloporteur ou disposer de systèmes capables d’évacuer cette puissance résiduelle.
Dans un réacteur à eau sous pression, le refroidissement normal est assuré par le circuit primaire : l’eau circule dans le cœur, extrait la chaleur du combustible, puis la transfère aux générateurs de vapeur. Les pompes primaires garantissent le débit nécessaire. En cas d’arrêt, de perte partielle de débit ou d’indisponibilité d’un système, d’autres moyens doivent prendre le relais pour continuer à refroidir le cœur.
Une perte de refroidissement est l’un des scénarios les plus importants à considérer. Si la chaleur n’est plus évacuée assez vite, la température du combustible et des gaines augmente. Les gaines peuvent perdre leurs propriétés mécaniques, s’oxyder plus fortement, puis laisser échapper des produits de fission. Dans les situations les plus graves, le combustible peut être endommagé ou fondre partiellement. C’est pourquoi la sûreté ne consiste pas seulement à arrêter la réaction en chaîne : il faut aussi assurer durablement l’évacuation de la chaleur.
La troisième fonction est le confinement de la radioactivité. Les produits de fission et certains actinides sont radioactifs. Ils doivent rester isolés de l’environnement. Ce confinement repose sur plusieurs barrières successives. La première est la matrice du combustible elle-même, qui retient une partie des produits de fission dans les pastilles. La deuxième est la gaine des crayons combustibles, qui empêche leur passage dans le circuit primaire en fonctionnement normal.
La troisième barrière est le circuit primaire, comprenant la cuve, les tuyauteries et les générateurs de vapeur. Il contient le fluide qui a été en contact avec le cœur. Enfin, l’enceinte de confinement constitue une barrière externe destinée à limiter les rejets en cas d’accident. Cette enceinte, généralement en béton précontraint et en acier selon les conceptions, entoure les principaux composants du circuit primaire. Elle est conçue pour résister à certaines surpressions et retenir les substances radioactives.
Cette logique de barrières multiples est au cœur de la défense en profondeur. L’idée n’est pas de supposer qu’un seul système ne tombera jamais en panne, mais d’organiser plusieurs niveaux de prévention et de protection. Si une anomalie survient, les systèmes de régulation doivent la corriger. Si elle s’aggrave, les systèmes de protection doivent arrêter le réacteur. Si des dommages apparaissent, les barrières physiques doivent limiter leurs conséquences. La sûreté repose donc sur la redondance, la diversité des systèmes et l’indépendance des fonctions importantes.
La défense en profondeur peut être comprise comme une succession de niveaux. Le premier niveau consiste à concevoir et exploiter le réacteur de manière à éviter les incidents : matériaux adaptés, marges thermiques, contrôle de la réactivité, surveillance permanente. Le deuxième niveau consiste à détecter et corriger les écarts : mesures de flux neutronique, températures, pressions, débits, niveaux d’eau. Le troisième niveau vise à maîtriser les accidents de dimensionnement, par exemple par l’arrêt automatique du réacteur et les systèmes de refroidissement de secours. Les niveaux suivants cherchent à limiter les conséquences d’accidents plus sévères et à protéger les populations et l’environnement.
Les systèmes de mesure jouent donc un rôle essentiel. On surveille le flux neutronique pour suivre la puissance nucléaire, la température du combustible et du caloporteur, la pression du circuit primaire, le débit des pompes, le niveau d’eau, la radioactivité dans les circuits et l’état des systèmes de confinement. Un réacteur est un système piloté par des informations physiques : on agit sur les barres, les pompes, les vannes ou les systèmes de secours à partir d’un diagnostic continu de l’état du cœur et des circuits.
Il faut également distinguer sûreté et radioprotection. La sûreté vise à prévenir les accidents et à en limiter les conséquences. La radioprotection vise à protéger les travailleurs, le public et l’environnement contre l’exposition aux rayonnements ionisants en fonctionnement normal comme en situation dégradée. Les deux domaines sont liés, mais ils ne sont pas identiques : une installation peut être conçue pour confiner les radionucléides, tout en nécessitant des règles de radioprotection précises pour les interventions, la maintenance et la gestion des déchets.
Dans un réacteur bien conçu, la sûreté ne repose pas uniquement sur l’action humaine. Des automatismes peuvent déclencher l’arrêt du réacteur si certains seuils sont dépassés. Des systèmes passifs, dans certaines conceptions, utilisent la gravité, la convection naturelle ou des réservoirs sous pression pour assurer certaines fonctions sans intervention active immédiate. Ces principes visent à rendre la réponse du réacteur plus robuste face aux défaillances matérielles ou humaines.
La sûreté nucléaire peut donc être lue comme l’organisation cohérente des trois fonctions fondamentales : contrôler la réaction, refroidir le combustible et confiner la radioactivité. Contrôler évite l’emballement de la chaîne neutronique. Refroidir empêche l’accumulation de chaleur dans le cœur. Confiner limite les conséquences si des produits radioactifs sont libérés localement. Ces fonctions se renforcent mutuellement et doivent rester assurées dans les situations normales, incidentelles et accidentelles.
Ainsi, la sûreté d’un réacteur n’est pas une couche ajoutée après coup à la physique nucléaire. Elle découle directement des propriétés du système : la fission produit des neutrons, donc il faut contrôler la réaction ; les produits de fission dégagent une chaleur résiduelle, donc il faut refroidir même après l’arrêt ; les radionucléides sont dangereux s’ils se dispersent, donc il faut les confiner. Toute l’architecture du réacteur est construite autour de ces trois exigences.
Perspectives : nouveaux réacteurs à fission et nouveaux cycles du combustible
Les réacteurs nucléaires actuels reposent majoritairement sur des filières à neutrons thermiques, en particulier les réacteurs à eau sous pression et les réacteurs à eau bouillante. Ces technologies sont bien maîtrisées et constituent l’essentiel du parc nucléaire électrogène. Mais la recherche se poursuit dans plusieurs directions : mieux utiliser les ressources en uranium, réduire certains déchets à vie longue, améliorer les marges de sûreté, produire de la chaleur à plus haute température, ou adapter les réacteurs à de nouveaux usages industriels.
Une première perspective concerne les réacteurs à neutrons rapides. Contrairement aux réacteurs thermiques, ils ne ralentissent pas les neutrons à l’aide d’un modérateur. Le cœur fonctionne avec un spectre neutronique plus énergétique, ce qui modifie profondément les réactions possibles. Les neutrons rapides permettent notamment de mieux valoriser l’uranium 238, qui constitue la majeure partie de l’uranium naturel, mais qui n’est pas fissile avec des neutrons thermiques dans les conditions ordinaires d’un réacteur à eau légère.
Dans un réacteur rapide, l’uranium 238 peut capturer un neutron et conduire à la formation de plutonium 239 fissile :
\[\ _{92}^{238}U + n \rightarrow \ _{92}^{239}U \rightarrow \ _{93}^{239}Np \rightarrow \ _{94}^{239}Pu\]
Ce plutonium peut ensuite participer à la fission. Dans certaines configurations, le réacteur peut produire autant, voire davantage, de matière fissile qu’il n’en consomme. On parle alors de surgénération. L’intérêt est important : au lieu d’utiliser principalement la petite fraction d’uranium 235 présente dans l’uranium naturel, on cherche à exploiter beaucoup plus largement le potentiel énergétique de l’uranium 238.
Les réacteurs rapides présentent aussi un intérêt pour la gestion des actinides. Certains noyaux lourds formés dans le combustible, comme le neptunium, l’américium ou le curium, contribuent à la radiotoxicité à long terme des déchets. Un spectre rapide peut faciliter leur fission ou leur transmutation, c’est-à-dire leur transformation en noyaux plus courts vécus ou plus faciles à gérer. Cette perspective ne supprime pas la question des déchets, mais elle peut modifier leur inventaire et réduire certains enjeux de très long terme. L’AIEA souligne d’ailleurs que les réacteurs rapides associés à un cycle fermé peuvent augmenter fortement l’utilisation de l’uranium naturel et contribuer à la gestion des déchets.
Ces avantages s’accompagnent toutefois de difficultés technologiques. Comme l’eau ralentirait les neutrons, les réacteurs rapides utilisent d’autres caloporteurs, par exemple le sodium liquide, le plomb ou certains gaz. Ces fluides ont des propriétés thermiques intéressantes, mais imposent des contraintes spécifiques : compatibilité chimique, corrosion, activation, contrôle des températures, comportement en situation accidentelle. La physique neutronique est favorable à certains objectifs, mais l’ingénierie du réacteur devient plus exigeante.
Une autre perspective concerne les cycles fermés du combustible. Dans un cycle ouvert, le combustible usé est considéré comme une matière à conditionner puis à stocker après son passage en réacteur. Dans un cycle fermé, on cherche au contraire à récupérer une partie des matières encore valorisables, notamment l’uranium et le plutonium, puis éventuellement certains actinides. Ces matières peuvent être réutilisées dans de nouveaux combustibles, comme le MOX, ou dans des réacteurs adaptés.
Le cycle fermé vise donc à mieux utiliser la matière nucléaire initiale. Il ne fait pas disparaître les déchets, mais il change leur composition : une partie des noyaux lourds peut être recyclée, tandis que les produits de fission et certains résidus doivent toujours être conditionnés et gérés. L’un des enjeux est alors de trouver un compromis entre valorisation énergétique, complexité industrielle, radioprotection, sûreté, économie du cycle et résistance à la prolifération. Le Forum international Génération IV présente justement les cycles fermés et le recyclage de l’uranium, du plutonium et des actinides mineurs comme des leviers de durabilité pour plusieurs concepts avancés.
Les réacteurs de quatrième génération s’inscrivent dans cette logique d’amélioration à long terme. Il ne s’agit pas d’un seul modèle de réacteur, mais d’un ensemble de concepts visant à répondre à plusieurs objectifs : durabilité, sûreté, fiabilité, compétitivité économique, meilleure utilisation du combustible et limitation des déchets à vie longue. Parmi ces concepts figurent des réacteurs rapides refroidis au sodium, au plomb ou au gaz, des réacteurs à très haute température, des réacteurs à eau supercritique et des réacteurs à sels fondus.
Les réacteurs à sels fondus constituent une piste particulière, car ils peuvent utiliser un combustible liquide dissous dans un sel fondu. Dans certains concepts, le sel contient directement les matières fissiles et fertiles ; dans d’autres, il sert surtout de fluide caloporteur. Cette architecture permet d’envisager un fonctionnement à haute température et à basse pression, ce qui peut améliorer le rendement thermodynamique et modifier certains aspects de sûreté. Elle est aussi souvent associée à l’idée d’un cycle au thorium, dans lequel le thorium 232 fertile est converti en uranium 233 fissile.
Le cycle au thorium présente un intérêt conceptuel, car le thorium est abondant et peut conduire à un isotope fissile efficace, \(\ ^{233}U\). Mais il ne constitue pas une solution simple ou immédiatement substituable au cycle uranium-plutonium. Il demande de produire d’abord l’uranium 233, de gérer des chaînes de désintégration spécifiques, de contrôler les captures parasites et de développer des combustibles et procédés adaptés. Comme souvent en physique des réacteurs, une idée neutroniquement intéressante doit être évaluée avec ses contraintes chimiques, radiologiques et industrielles.
Les petits réacteurs modulaires, ou SMR, représentent une autre voie. Leur originalité ne tient pas nécessairement à une physique nucléaire entièrement nouvelle, mais à leur taille, leur modularité et leur mode de déploiement. L’idée est de concevoir des réacteurs plus compacts, éventuellement fabriqués en série, plus faciles à installer progressivement et adaptés à des usages variés : production d’électricité pour des réseaux plus petits, chaleur industrielle, dessalement, alimentation de sites isolés ou couplage avec des énergies renouvelables. L’AIEA présente les SMR comme une option pour une production flexible et pour une gamme plus large d’utilisateurs et d’applications.
Les SMR ne forment cependant pas une filière unique. Certains projets reposent sur des technologies proches des réacteurs à eau légère ; d’autres utilisent des neutrons rapides, des sels fondus, du gaz à haute température ou des combustibles particuliers. Les enjeux ne sont donc pas seulement nucléaires : ils concernent aussi la fabrication en série, les coûts, la réglementation, la maintenance, la cybersécurité, la gestion du combustible et l’intégration dans les systèmes énergétiques.
Une perspective transversale concerne la chaleur industrielle. Les réacteurs nucléaires sont souvent associés à la production d’électricité, mais une grande partie des besoins énergétiques industriels concerne directement la chaleur : vapeur, chaleur de procédé, production d’hydrogène, dessalement ou chauffage de réseaux. Des réacteurs capables de fournir une chaleur à plus haute température pourraient donc être utilisés au-delà de la production électrique classique. Cela explique l’intérêt pour certains réacteurs à gaz ou à sels fondus, dont les températures de sortie peuvent être plus élevées que celles des réacteurs à eau.
Toutes ces perspectives doivent être replacées dans une idée commune : améliorer la manière dont on utilise les neutrons et le combustible. Les réacteurs rapides cherchent à élargir l’usage de l’uranium 238 et à transformer certains actinides. Les cycles fermés cherchent à recycler des matières fissiles ou fertiles. Les sels fondus explorent d’autres formes de combustible et de caloporteur. Les SMR modifient l’échelle et l’organisation industrielle du réacteur. Les réacteurs à haute température cherchent à mieux valoriser la chaleur produite.
Il faut toutefois rester prudent. Un concept avancé peut être séduisant sur le plan neutronique, mais difficile à déployer industriellement. La sûreté, les matériaux, la corrosion, la qualification du combustible, la maintenance, la gestion des déchets, les coûts et le cadre réglementaire sont aussi déterminants que le principe physique. L’histoire des réacteurs nucléaires montre que le passage d’un concept à une filière industrielle demande du temps, des démonstrateurs, un retour d’expérience et une maîtrise très fine des phénomènes couplés.
Les perspectives des réacteurs nucléaires ne se résument donc pas à chercher un « réacteur idéal ». Elles consistent plutôt à explorer plusieurs compromis possibles entre ressources, sûreté, déchets, coût, flexibilité et usages énergétiques. Les réacteurs actuels exploitent déjà de manière contrôlée la fission. Les nouvelles filières cherchent à aller plus loin : mieux utiliser la matière fertile, recycler certains noyaux lourds, réduire certains inventaires radiotoxiques, produire une chaleur plus polyvalente ou adapter l’énergie nucléaire à des besoins plus diversifiés.
La fusion contrôlée : un autre type de réacteur nucléaire
Les réacteurs étudiés jusqu’ici reposent sur la fission : un noyau lourd se fragmente, libère de l’énergie et émet des neutrons capables d’entretenir une réaction en chaîne. La fusion nucléaire suit une logique très différente. Il ne s’agit plus de contrôler la multiplication des neutrons dans un combustible fissile, mais de créer les conditions dans lesquelles des noyaux légers peuvent s’assembler pour former un noyau plus fortement lié.
La réaction la plus étudiée pour la fusion contrôlée est la réaction deutérium-tritium :
\[\ _{1}^{2}H + \ _{1}^{3}H \rightarrow \ _{2}^{4}He + n + 17,6\ MeV\]
Le deutérium et le tritium sont deux isotopes de l’hydrogène. Leur fusion produit un noyau d’hélium 4, aussi appelé particule alpha, et un neutron très énergétique. L’énergie libérée est partagée entre les deux produits est environ\(\ 3,5\ MeV\) pour la particule alpha, et environ \(14,1\ MeV\) pour le neutron.
Cette réaction est intéressante parce qu’elle possède une probabilité de fusion relativement élevée parmi les réactions accessibles en laboratoire. Mais elle reste très difficile à réaliser, car les noyaux de deutérium et de tritium sont tous deux chargés positivement. Ils se repoussent donc par interaction coulombienne. Pour qu’ils fusionnent, il faut qu’ils s’approchent à des distances de l’ordre du femtomètre, là où l’interaction nucléaire forte devient attractive.
Dans les étoiles, la gravitation fournit naturellement les conditions de température et de pression nécessaires à la fusion. Sur Terre, il faut les reproduire artificiellement. Le combustible doit être porté à des températures extrêmement élevées, si bien que les atomes sont ionisés : les électrons sont séparés des noyaux. La matière se trouve alors sous forme de plasma, c’est-à-dire un gaz de particules chargées.
Un réacteur de fusion doit donc résoudre un problème très différent de celui d’un réacteur de fission. Dans un réacteur de fission, le combustible solide reste contenu dans des crayons, et la difficulté principale est de contrôler les neutrons et d’évacuer la chaleur. Dans un dispositif de fusion, le combustible est un plasma très chaud, qu’aucun matériau ne peut contenir directement. Il faut donc le maintenir à distance des parois pendant un temps suffisant pour que les réactions de fusion se produisent.
La première grande approche est le confinement magnétique. Comme les particules du plasma sont chargées, elles peuvent être guidées par des champs magnétiques. Dans un tokamak, par exemple, le plasma est confiné dans une chambre en forme de tore. Des champs magnétiques intenses obligent les particules à suivre des trajectoires enroulées, ce qui limite leur contact avec les parois. L’objectif est de maintenir simultanément une température élevée, une densité suffisante et un temps de confinement assez long.
ITER est aujourd’hui l’exemple le plus emblématique de cette approche. Installé à Saint-Paul-lez-Durance, près de Cadarache, dans le sud de la France, il s’agit d’un grand tokamak expérimental construit dans le cadre d’une collaboration internationale. Son objectif n’est pas de produire de l’électricité, mais de démontrer qu’un plasma de fusion peut libérer beaucoup plus de puissance qu’il n’en reçoit sous forme de chauffage externe. ITER vise en particulier un facteur de gain \(Q = 10\), c’est-à-dire environ \(500\ MW\ \)de puissance de fusion pour \(50\ MW\) de puissance injectée dans le plasma.
ITER doit donc être compris comme une machine de recherche, située entre les expériences actuelles de physique des plasmas et de futurs réacteurs électrogènes. Il servira à étudier les plasmas dits « brûlants », dans lesquels les particules alpha produites par la fusion contribuent elles-mêmes au chauffage du plasma. Il permettra aussi de tester des technologies indispensables à de futurs réacteurs : aimants supraconducteurs, composants face au plasma, télémanipulation, extraction de chaleur, sûreté du tritium et premières couvertures expérimentales destinées à étudier la production de tritium à partir du lithium.
Il faut cependant souligner qu’ITER ne sera pas une centrale électrique. La chaleur produite par les réactions de fusion ne sera pas convertie en électricité. L’objectif est d’abord scientifique et technologique : vérifier que l’on peut atteindre et contrôler les conditions physiques nécessaires à un futur réacteur de fusion. Le passage à une machine électrogène relèverait d’une étape ultérieure, souvent désignée par le terme DEMO.

La seconde approche est le confinement inertiel. Dans ce cas, une petite capsule contenant du deutérium et du tritium est comprimée très rapidement, par exemple par des faisceaux laser. La densité et la température augmentent fortement pendant un temps extrêmement court. La fusion peut alors se produire avant que la matière comprimée ne se disperse. Cette méthode ne cherche donc pas à confiner un plasma longtemps, mais à atteindre brièvement des conditions extrêmes.
Dans les deux approches, une idée commune apparaît : la fusion n’est possible que si le produit de la densité, du temps de confinement et de la température est suffisamment élevé. Cette exigence est souvent résumée par le critère de Lawson. Il exprime le fait qu’un plasma doit produire assez de réactions de fusion avant de perdre son énergie. Si les pertes sont trop importantes, il faut fournir davantage d’énergie au plasma que ce qu’il restitue par fusion.
Un futur réacteur de fusion deutérium-tritium devra aussi gérer le rôle particulier des neutrons. La particule alpha, chargée, peut rester confinée par le champ magnétique et contribuer à chauffer le plasma. Le neutron, en revanche, est électriquement neutre : il échappe au confinement magnétique et traverse les parois du plasma. C’est lui qui emporte la plus grande partie de l’énergie de réaction.
Pour produire de l’électricité, il faudrait donc récupérer l’énergie de ces neutrons dans une couverture entourant le plasma. Les neutrons y déposeraient leur énergie sous forme de chaleur, qui serait ensuite transférée à un fluide caloporteur, puis convertie en électricité par un cycle thermique. Même dans un réacteur de fusion, la chaîne finale resterait donc comparable à celle d’une centrale thermique.

La couverture aurait également une autre fonction essentielle : produire du tritium. Le tritium est radioactif et très rare dans la nature. Un réacteur deutérium-tritium devrait donc en régénérer une partie à partir du lithium. Une réaction possible est :
\[n + \ _{3}^{6}Li \rightarrow \ _{2}^{4}He + \ _{1}^{3}H + E\]
Cette production de tritium est un enjeu central, car le combustible de fusion ne se limite pas au deutérium disponible dans l’eau : il nécessite aussi un cycle du tritium maîtrisé, fermé autant que possible, avec extraction, séparation, stockage et réinjection dans le plasma.
La fusion contrôlée présente donc des avantages potentiels, mais aussi des difficultés majeures. Elle ne repose pas sur une réaction en chaîne de fission et ne produit pas les mêmes fragments de fission à longue durée de vie qu’un réacteur nucléaire classique. En revanche, les neutrons de haute énergie activent les matériaux autour du plasma, peuvent les endommager, et imposent des contraintes très fortes sur la tenue mécanique, thermique et radiologique des structures.
Un autre défi est celui du bilan énergétique global. Il ne suffit pas de produire quelques réactions de fusion : il faut que l’énergie récupérable dépasse durablement l’énergie nécessaire pour chauffer, confiner, stabiliser et alimenter le plasma. Il faut aussi convertir cette énergie en chaleur utile, protéger les matériaux, maintenir le vide, gérer les instabilités du plasma et assurer le cycle du tritium.
Ainsi, un réacteur de fusion ne serait pas un réacteur nucléaire au sens des réacteurs de fission étudiés précédemment. Il n’aurait ni masse critique, ni réaction en chaîne neutronique, ni combustible fissile solide comparable à l’uranium enrichi. Il serait plutôt une machine à plasma, dans laquelle l’objectif est de maintenir un milieu ionisé à très haute température assez longtemps pour que les noyaux légers fusionnent.
La fusion contrôlée représente donc une autre voie vers l’énergie nucléaire. Elle repose sur le même principe fondamental que toute énergie nucléaire (former des noyaux plus liés et libérer une différence de masse) mais elle met en jeu une physique et une technologie très différentes. Là où la fission impose de contrôler les neutrons dans un cœur solide, la fusion impose de confiner un plasma, de récupérer l’énergie de neutrons rapides et de maîtriser la production du tritium. C’est pourquoi elle constitue non pas une simple évolution des réacteurs actuels, mais une famille de réacteurs encore largement en développement.
Conclusion
Un réacteur nucléaire est bien plus qu’un simple dispositif où se produit de la fission. C’est un système conçu pour transformer une réaction nucléaire microscopique en une source de chaleur macroscopique, continue et contrôlée. Chaque fission libère une énergie considérable à l’échelle du noyau, mais c’est la maîtrise collective de milliards de milliards de fissions qui permet de produire une puissance exploitable.
Le cœur du réacteur repose sur un équilibre délicat : produire assez de neutrons pour entretenir la réaction en chaîne, mais en absorber suffisamment pour éviter toute croissance incontrôlée. La notion de criticité résume cet équilibre. Lorsque le facteur de multiplication vaut \(k = 1\), chaque génération de neutrons remplace exactement la précédente, et la puissance peut rester stable. Si \(k < 1\), la réaction décroît, et si \(k > 1\), elle augmente. Toute la physique du réacteur peut ainsi se lire comme une gestion du destin des neutrons : naissance par fission, ralentissement éventuel, capture utile, absorption parasite, fuite, contrôle ou transformation fertile.
Les composants du réacteur traduisent cette logique physique en architecture technologique. Le combustible fournit les noyaux fissiles. La gaine confine les produits de fission. Le modérateur adapte l’énergie des neutrons. Les barres de contrôle et les absorbants règlent leur nombre. Le fluide caloporteur évacue la chaleur. Dans un réacteur à eau sous pression, le pressuriseur maintient l’eau primaire liquide, les pompes assurent la circulation, et les générateurs de vapeur transfèrent l’énergie vers le circuit secondaire, où elle devient vapeur puis électricité.
La production d’électricité n’est donc pas directe. La chaîne complète passe par plusieurs conversions :
\[\text{fission}\mathbf{\rightarrow}\text{chaleur}\mathbf{\rightarrow}\text{vapeur}\mathbf{\rightarrow}\text{turbine}\mathbf{\rightarrow}\text{alternateur}\mathbf{\rightarrow}\overset{ˊ}{\text{e}}\text{lectricit}\overset{ˊ}{\text{e}}\]
La partie nucléaire fournit la chaleur, et la partie thermodynamique et électromécanique la transforme en énergie électrique. Une centrale nucléaire est ainsi une centrale thermique dont la source de chaleur est la fission.
Mais l’exploitation d’un réacteur ne s’arrête pas au contrôle de la réaction en chaîne. Même après l’arrêt neutronique, les produits de fission continuent à se désintégrer et à produire une chaleur résiduelle. Le combustible usé reste radioactif, chaud et isotopiquement complexe. Il contient des produits de fission, des actinides, de l’uranium résiduel et parfois du plutonium valorisable. La gestion du combustible et des déchets fait donc partie intégrante de la physique et de la technologie des réacteurs.
La sûreté nucléaire s’organise autour de trois exigences fondamentales : contrôler, refroidir et confiner. Contrôler la réaction évite une augmentation incontrôlée de la puissance. Refroidir le combustible empêche l’accumulation de chaleur, y compris après l’arrêt. Confiner les radionucléides limite leur dispersion vers l’environnement. Ces fonctions ne sont pas accessoires : elles découlent directement des propriétés de la fission, des neutrons et des produits radioactifs.
La diversité des réacteurs montre enfin qu’il existe plusieurs manières d’organiser ces fonctions. Les réacteurs à eau sous pression, à eau bouillante, à eau lourde, au graphite, à neutrons rapides ou à sels fondus diffèrent par leur modérateur, leur caloporteur, leur combustible, leur spectre neutronique et leur cycle du combustible. Mais tous reposent sur la même question centrale : comment produire, utiliser, absorber et confiner les neutrons et l’énergie qu’ils permettent de libérer ?
Les perspectives futures prolongent cette logique. Les réacteurs rapides cherchent à mieux valoriser l’uranium 238 et à transformer certains actinides. Les cycles fermés visent à recycler une partie des matières fissiles. Les réacteurs à sels fondus, les réacteurs modulaires et les systèmes de génération avancée explorent d’autres compromis entre sûreté, ressources, déchets et usages énergétiques. La fusion contrôlée, quant à elle, ouvre une voie différente : non plus entretenir une réaction en chaîne de fission, mais confiner un plasma de noyaux légers pour produire de l’énergie par fusion.
Ainsi, les réacteurs nucléaires constituent un point de rencontre entre physique fondamentale, ingénierie et enjeux énergétiques. Ils traduisent des phénomènes à l’échelle du noyau (fission, capture neutronique, radioactivité, énergie de liaison) en systèmes industriels capables de produire de l’énergie à grande échelle. Comprendre un réacteur, c’est donc comprendre comment une physique microscopique, gouvernée par les neutrons et les noyaux, devient une technologie macroscopique fondée sur le contrôle, le refroidissement et le confinement.