L’introduction des nombres quantiques dans le modèle atomique ne se limite pas à une simple classification des états électroniques : elle reflète des propriétés physiques profondes liées à la dynamique de l’électron. Parmi ces nombres quantiques, le nombre quantique magnétique \(m\), introduit par Sommerfeld, trouve son origine dans l’interaction entre le moment cinétique de l’électron et un champ magnétique externe.
Pour comprendre cette interaction, il est nécessaire d’établir le lien entre deux grandeurs fondamentales : le moment cinétique orbital de l’électron et le moment magnétique associé à son mouvement. Cette relation permet d’expliquer des phénomènes expérimentaux majeurs, comme la levée de dégénérescence des niveaux d’énergie en présence d’un champ magnétique, connue sous le nom d’effet Zeeman.
Moment cinétique orbital de l’électron
Dans le cadre du modèle atomique de Bohr, l’électron est décrit comme une particule en mouvement circulaire autour du noyau. Bien que cette représentation soit aujourd’hui dépassée, elle permet d’introduire de manière intuitive une grandeur fondamentale : le moment cinétique orbital.
Pour une particule de masse \(m_{e}\ \)se déplaçant à la vitesse \(\overrightarrow{v\ \ }\)sur une orbite circulaire de rayon \(r\), le moment cinétique est défini par :
\[\overrightarrow{L} = \overrightarrow{r} \times m_{e}\overrightarrow{v}\]
Dans le cas d’un mouvement circulaire uniforme, ce vecteur est perpendiculaire au plan de l’orbite et sa norme vaut :
\[L = m_{e}rv\]
Le moment cinétique caractérise ainsi la « quantité de rotation » de l’électron autour du noyau. Dans la mécanique classique, cette grandeur peut prendre une infinité de valeurs continues, en fonction du rayon et de la vitesse de l’électron.
Cependant, l’une des idées fondamentales introduites par Bohr consiste à postuler que ce moment cinétique ne peut pas varier continûment, mais qu’il est quantifié. Plus précisément, Bohr impose la condition suivante :
\[L = n\hbar\ \text{avec }n = 1,2,3,\ldots\]
Où \(\hbar = \frac{h}{2\pi}\ \)est la constante de Planck réduite.
Cette hypothèse, introduite de manière ad hoc dans le modèle de Bohr, trouve une justification plus profonde dans l’interprétation ondulatoire proposée par Louis de Broglie. Selon cette interprétation, l’électron possède une nature ondulatoire, caractérisée par une longueur d’onde :
\[\lambda = \frac{h}{m_{e}v}\]
Pour que l’onde associée à l’électron soit stable sur une orbite circulaire, il faut que celle-ci forme une onde stationnaire. Autrement dit, la circonférence de l’orbite doit contenir un nombre entier de longueurs d’onde :
\[2\pi r = n\lambda \]

En combinant cette relation avec l’expression de la longueur d’onde de de Broglie, on retrouve immédiatement la condition de quantification du moment cinétique :
\[m_{e}rv = n\hbar\]
Le moment cinétique orbital apparaît ainsi comme une grandeur intrinsèquement quantifiée, liée à la structure ondulatoire de la matière.
Dans le cadre plus général de la mécanique quantique, cette quantification est légèrement modifiée. La norme du moment cinétique orbital est donnée par :
\[\mid \overrightarrow{L} \mid = \sqrt{l(l + 1)}\text{ }\hbar\]
Où \(l\) est le nombre quantique orbital, entier compris entre 0 et \(n – 1\). Cette expression reflète le fait que le moment cinétique ne peut pas être simultanément défini avec précision dans toutes les directions de l’espace.
Cette quantification du moment cinétique constitue une étape essentielle dans la compréhension de la structure atomique. Elle prépare notamment l’introduction du moment magnétique et de son interaction avec un champ magnétique externe, qui permettra d’expliquer la levée de dégénérescence des niveaux d’énergie.
Moment magnétique associé
Dans la continuité de l’étude du moment cinétique orbital, il est naturel d’introduire une grandeur étroitement liée au mouvement de l’électron : le moment magnétique orbital. Cette notion permet de relier la dynamique de l’électron à son interaction avec un champ magnétique externe.
Considérons un électron de charge \(q_{e} = – e\ \)en mouvement circulaire de rayon \(r\ \)avec une vitesse \(v\). Un tel mouvement peut être interprété, du point de vue de l’électromagnétisme, comme un courant électrique circulant dans une boucle. La période de rotation de l’électron est \(T = \frac{2\pi r}{v}\), ce qui permet de définir un courant équivalent :
\[I = \frac{q_{e}}{T} = \frac{- ev}{2\pi r}\]
À ce courant est associé un moment magnétique, défini comme le produit du courant par la surface de la boucle. En introduisant le vecteur surface \(\overrightarrow{S} = \pi r^{2}\overrightarrow{n}\), orienté perpendiculairement au plan de l’orbite, on obtient :
\[\overrightarrow{\mu} = I\overrightarrow{S} = \frac{- ev}{2\pi r} \times \pi r^{2}\overrightarrow{n} = – \frac{e}{2}rv\overrightarrow{n}\]
Cette expression prend tout son sens lorsqu’on la compare à celle du moment cinétique orbital de l’électron, \(\overrightarrow{L} = m_{e}rv\overrightarrow{n}\). On en déduit immédiatement une relation de proportionnalité entre les deux grandeurs :
\[\overrightarrow{\mu} = – \frac{e}{2m_{e}}\overrightarrow{L}\]
Le facteur de proportionnalité \(\mathbf{\gamma}_{\mathbf{0}}\mathbf{= -}\frac{\mathbf{e}}{\mathbf{2}\mathbf{m}_{\mathbf{e}}}\) est appelé rapport gyromagnétique orbital. Il établit un lien direct entre une grandeur mécanique, le moment cinétique, et une grandeur électromagnétique, le moment magnétique.
Dans le cadre quantique, cette relation conserve toute sa validité, mais les valeurs accessibles sont désormais discrètes. Le moment cinétique orbital étant quantifié, sa projection sur un axe donné, que l’on choisit en général comme axe \(z\), ne peut prendre que les valeurs \(L_{z} = m_{l}\hbar\), avec \(m_{l}\) entier compris entre \(- l\ \)et \(l\). Il en résulte que la projection du moment magnétique est elle aussi quantifiée :
\[\mu_{z} = – \frac{e}{2m_{e}}m_{l}\hbar\]
En introduisant le magnéton de Bohr \(\mathbf{\mu}_{\mathbf{B}}\mathbf{=}\frac{\mathbf{e}\mathbf{\hbar}}{\mathbf{2}\mathbf{m}_{\mathbf{e}}}\), cette expression se simplifie en :
\[\mu_{z} = – m_{l}\mu_{B}\]
Ainsi, le moment magnétique orbital d’un électron ne peut s’orienter que suivant un nombre discret de directions par rapport à un axe donné. Cette quantification de l’orientation constitue un résultat profondément non classique, sans équivalent en mécanique classique, où toutes les orientations seraient a priori possibles. Elle joue un rôle central dans l’étude de l’interaction entre les atomes et les champs magnétiques, et prépare l’introduction de phénomènes tels que la levée de dégénérescence des niveaux d’énergie ou la précession du moment magnétique.
Interaction avec un champ magnétique : effet Zeeman
Dans la continuité de l’introduction du moment magnétique orbital, on peut désormais étudier l’effet d’un champ magnétique externe sur un électron lié dans un atome. Cette interaction constitue l’un des premiers succès expérimentaux de la quantification du moment cinétique : l’effet Zeeman.
Lorsqu’un moment magnétique \(\overrightarrow{\mu}\ \)est plongé dans un champ magnétique uniforme \(\overrightarrow{B}\), il est soumis à une énergie potentielle d’interaction donnée par :
\[E = – \overrightarrow{\mu} \cdot \overrightarrow{B}\]
Si l’on choisit l’axe \(z\ \)dans la direction du champ magnétique, cette expression se simplifie en :
\[E = – \mu_{z}B\]
En utilisant la relation obtenue précédemment pour la projection du moment magnétique,
\[\mu_{z} = – m_{l}\mu_{B}\]
On obtient immédiatement :
\[E = m_{l}\mu_{B}B\]
Cette expression montre que l’énergie dépend explicitement du nombre quantique magnétique \(m_{l}\). Or, pour une valeur donnée du nombre quantique orbital \(l\), ce nombre peut prendre \(2l + 1\)valeurs entières comprises entre \(- l\)et \(l\). Il en résulte que, sous l’effet d’un champ magnétique, un niveau d’énergie initialement dégénéré se scinde en \(2l + 1\)sous-niveaux d’énergie distincts, séparés par des intervalles réguliers :
\[\Delta E = \mu_{B}B.\]
Ce phénomène est connu sous le nom d’effet Zeeman normal. Il traduit directement la quantification de l’orientation du moment magnétique orbital dans l’espace : seules certaines projections de \(\overrightarrow{\mu}\ \)sur la direction du champ sont autorisées.
D’un point de vue spectroscopique, cette levée de dégénérescence se manifeste par une décomposition des raies d’émission ou d’absorption en plusieurs composantes. Une transition qui, en l’absence de champ magnétique, correspondait à une fréquence unique, donne désormais lieu à plusieurs raies distinctes, correspondant aux différentes valeurs possibles de \(m_{l}\). L’écart en fréquence entre ces raies est directement proportionnel à l’intensité du champ magnétique.

Ce résultat peut être interprété de manière semi-classique : le champ magnétique impose une direction privilégiée dans l’espace, ce qui brise la symétrie initiale du système. Toutefois, seule la mécanique quantique permet d’expliquer pourquoi cette levée de dégénérescence se fait de manière discrète et non continue.
Enfin, au-delà de cette modification des niveaux d’énergie, le moment magnétique est également soumis à un couple mécanique dans le champ magnétique, ce qui induit un mouvement de précession autour de la direction du champ. Ce phénomène, appelé précession de Larmor, constitue une autre manifestation directe du lien entre moment cinétique et moment magnétique, et sera étudié dans la suite.
Interprétation physique : le nombre quantique magnétique
L’apparition de la levée de dégénérescence sous l’effet d’un champ magnétique conduit naturellement à s’interroger sur la signification physique du nombre quantique magnétique \(m_{l}\). Introduit pour rendre compte des différentes valeurs possibles de la projection du moment cinétique, ce nombre quantique joue en réalité un rôle central dans la description de l’orientation des états quantiques dans l’espace.
En mécanique classique, le moment cinétique d’une particule peut s’orienter arbitrairement dans toutes les directions. Sa projection sur un axe donné peut donc prendre une infinité de valeurs continues. La situation est profondément différente en mécanique quantique : si la norme du moment cinétique orbital est fixée par
\[\mid \overrightarrow{L} \mid = \hbar\sqrt{l(l + 1)}\]
Sa projection sur un axe donné, par exemple l’axe \(z\), ne peut prendre que des valeurs discrètes :
\[L_{z} = m_{l}\hbar\ \text{avec }m_{l} = – l,\ldots,l\]
Cette quantification signifie que le vecteur moment cinétique ne peut pas s’orienter librement dans l’espace, mais uniquement selon certaines directions privilégiées. Ce phénomène est souvent désigné sous le nom de quantification spatiale. Géométriquement, cela se traduit par le fait que l’extrémité du vecteur \(\overrightarrow{L\ }\ \)ne peut se trouver que sur certains cônes autour de l’axe \(z\), définis par l’angle \(\theta\ \)tel que :
\[\cos\theta = \frac{L_{z}}{\mid \overrightarrow{L} \mid} = \frac{m_{l}}{\sqrt{l(l + 1)}}\]
Le nombre quantique magnétique \(m_{l}\ \)détermine donc l’orientation du moment cinétique par rapport à une direction imposée, en général celle du champ magnétique extérieur. En l’absence de champ, toutes ces orientations sont énergétiquement équivalentes : le système est dégénéré. L’introduction d’un champ magnétique lève cette dégénérescence en distinguant ces différentes orientations, comme on l’a vu dans l’étude de l’effet Zeeman.
Cette interprétation permet également de mieux comprendre la quantification du moment magnétique. Puisque \(\overrightarrow{\mu}\ \)est proportionnel à \(\overrightarrow{L}\), il ne peut lui aussi prendre qu’un nombre discret d’orientations. Le nombre quantique \(m_{l}\ \)fixe ainsi directement la valeur de la projection du moment magnétique sur l’axe du champ :
\[\mu_{z} = – m_{l}\mu_{B}\]
Il est important de souligner que cette quantification ne signifie pas que le moment cinétique « pointe » réellement dans une direction précise au sens classique. Elle reflète plutôt le fait que les mesures possibles de la projection de ce moment sont discrètes. Entre deux mesures, la notion même de direction du vecteur \(\overrightarrow{L}\ \)perd son sens classique, et doit être remplacée par une description probabiliste.
Ainsi, le nombre quantique magnétique ne se contente pas de compléter la description des états électroniques : il introduit une rupture conceptuelle majeure avec la physique classique, en imposant une quantification des orientations spatiales. Cette idée, confirmée expérimentalement par l’effet Zeeman, constitue une étape essentielle dans la compréhension de la structure fine des niveaux atomiques et prépare l’introduction de degrés de liberté supplémentaires, comme le spin de l’électron, qui viendront enrichir encore cette description.
Précession de Larmor
Dans la continuité de l’interaction entre le moment magnétique orbital et un champ magnétique externe, il est naturel d’examiner la dynamique de ce moment magnétique sous l’effet du champ. Contrairement à ce que l’on pourrait attendre, le moment magnétique ne s’aligne pas spontanément avec le champ magnétique : il est soumis à un mouvement caractéristique appelé précession de Larmor.
Lorsqu’un moment magnétique \(\overrightarrow{\mu}\ \)est placé dans un champ magnétique uniforme \(\overrightarrow{B}\), il subit un couple donné par :
\[\overrightarrow{\Gamma} = \overrightarrow{\mu} \times \overrightarrow{B}\]
Ce couple tend à modifier le moment cinétique orbital de l’électron, auquel le moment magnétique est proportionnel. En utilisant la relation
\[\overrightarrow{\mu} = \gamma_{0}\overrightarrow{L}\]
On peut écrire l’équation d’évolution du moment cinétique :
\[\frac{d\overrightarrow{L}}{dt} = \overrightarrow{\Gamma} = \gamma_{0}\overrightarrow{L} \times \overrightarrow{B}\]
Cette équation montre que la variation de \(\overrightarrow{L\ }\)est toujours perpendiculaire à \(\overrightarrow{L}\ \)lui-même. Il en résulte que la norme du moment cinétique reste constante, seule sa direction évolue dans le temps. Le vecteur \(\overrightarrow{L}\ \)décrit ainsi un mouvement de rotation autour de la direction du champ magnétique, analogue à la précession d’une toupie soumise à un champ de gravité.
Ce mouvement de précession est uniforme, avec une vitesse angulaire appelée pulsation de Larmor :
\[\omega_{0} = – \gamma_{0}B\]
En introduisant l’expression du rapport gyromagnétique \(\gamma_{0} = – \frac{e}{2m_{e}}\), on obtient :
\[\omega_{0} = \frac{eB}{2m_{e}}\]
La précession de Larmor possède une interprétation géométrique simple : le moment cinétique conserve un angle constant avec le champ magnétique, et son extrémité décrit un cône autour de la direction de \(\overrightarrow{B}\). Ce mouvement est directement lié à la quantification des projections du moment cinétique : seules certaines orientations moyennes sont accessibles, mais celles-ci évoluent dans le temps sous l’effet du champ.

D’un point de vue énergétique, la précession de Larmor n’entraîne pas de variation de l’énergie moyenne du système, car l’énergie d’interaction dépend uniquement de la projection \(\mu_{z}\), qui reste constante au cours du mouvement. Elle traduit en revanche la dynamique intrinsèque du moment magnétique dans le champ.
Ce phénomène joue un rôle fondamental dans de nombreux domaines de la physique, depuis la spectroscopie atomique jusqu’aux techniques modernes de résonance magnétique. Dans le contexte du modèle atomique, il constitue une dernière illustration du lien profond entre moment cinétique et moment magnétique, et vient compléter l’interprétation physique du nombre quantique magnétique en introduisant une dimension dynamique à la quantification des orientations.
Conclusion
L’introduction du moment magnétique orbital et son interaction avec un champ magnétique externe permettent de donner une interprétation physique claire du nombre quantique magnétique \(\mathbf{m}\). Celui-ci ne constitue pas un simple indice mathématique, mais décrit l’orientation quantifiée du moment cinétique de l’électron.
Cette description permet d’expliquer des phénomènes expérimentaux majeurs, comme la décomposition des raies spectrales sous l’effet d’un champ magnétique. Elle marque également une étape importante dans l’évolution de la physique atomique : l’électron n’est plus seulement caractérisé par son énergie, mais aussi par des propriétés vectorielles liées à sa dynamique.
Cependant, cette approche reste encore partiellement classique dans son interprétation. Les développements ultérieurs de la mécanique quantique montreront que ces grandeurs doivent être décrites dans un cadre plus abstrait, où les notions de trajectoire et d’orbite cèdent la place à des états quantiques et à des opérateurs.